18 thèses depuis la quarantaine (B. Bratton)

Le chapeau en moins nous reproduisons ici une traduction rapide d’un texte de Benjamin Bratton sur la pandémie actuelle, publié le 3/4/2020 sur Strelka Mag: https://strelkamag.com/en/article/18-lessons-from-quarantine-urbanism

Des conditions pré-existantes
Le sentiment d’urgence est palpable. Mais, plutôt que de nommer ce moment un état d’exception, on peut le percevoir plutôt comme temps de révélation des conditions pré-existantes. Les conséquences de la mauvaise anticipation, du sous-financement des systèmes de santé, des réflexes isolationnistes et protectionnistes ont des conséquences explicites. La vigilance devrait porter moins sur l’exception, ce qui change par rapport aux conditions habituelles, que contre tout retour des pathologies et problèmes qui apparaissent clairement, et ainsi habiter les difficiles possibilités de changement.

Le point de vue épidémiologique sur la société
Le point de vue épidémiologique porte moins sur l’opposition entre individu et société, que sur l’enchevètrement global dans lequel chacun d’entre nous vit. Chaque organisme est un médium de transmission d’information – des idées au virus – et se trouve définie par les relations qui le relient ou non à d’autres. Nous faisons face à un risque « collectif ». La perspective épidémique change notre perception de la subjectivité, loin de toute conception individualisante, et amène à la conception de responsabilités dans la contagion auxquels personne n’échappe. L’important se joue moins dans l’expérience singulière que dans les rapports que nous entretenons avec la réalité biologique et chimique sous-jacente qui nous met tous et toutes en lien. L’image d’une totalité inter-dépendante, dans laquelle nous sommes irrémédiablement plongés, va rester longtemps avec nous.

L’expérimentation à toute allure des formes de gouvernance
On ne verra pas souvent un tel tâtonnement et une telle expérimentation dans les formes de réponses gouvernementales. Le virus est la variable déterminante, et on voit à toute vitesse comment diférents systèmes de gouvernementalité y répondent, selon leurs moyens et leurs traditions. Le Brésil échoue, Singapore semble réussir, l’Iran connaît une catastrophe terrible, Hong Kong s’en sort bien. Par certains côtés, la centralisation du pouvoir et du contrôle fonctionne, par d’autres, elle conduit à des échecs massifs. Certains aspects du libéralisme occientale ont bien marché pour répondre au virus, alors que d’autres plongent les sociétés dans un étourdissement incohérent et vague. Chaque gouvernementalité subit toutefois les mêmes épreuves au même moment, et on en voit immédiatement les résultats.

Gouverner par modélisation
Partout, les villes ou les gouvernements nationaux interviennent à partir des informations qu’ils possèdent ou non, ou qu’ils ignorent. Les plus adroits s’appuisent sur des évidences empiriques et des modèles de prédictions de la situation, et décident à partir de là. D’autres s’appuisent sur des données trop diverses ou trop peu fiables pour savoir ce qu’il se passe exactement, et donc ce qu’il leur faudrait faire. Il semble que la collecte de données statistiques bien mises en ordre, rigoureuses et lisibles dans des modèles fiables soit centrale dans l’élaboration des politiques de gouvernementalité publiques et cela va se renforcer longtemps après le virus. Nous avons des moyens, mais nous avons utilisé ces technologies pour des usages bien moins importants (la publicité, les controverses, les affectations,…).

Le plan de perception est brisé
Les tests construisent le « plan de perception » du gouvernement des modélisations épidémiologiques. Sans eux, les modèles ne permettent que des spéculations, mais est-ce qu’on les voit bien ainsi? Les entrepreneurs des Villes Intelligentes nous ont appris à penser les appareils de détection comme des puces électroniques dispendieuses, et les politiques sociales-démocrates pensent la santé publique dans des termes de soin thérapeutiques en dehors des questions de technologies. Chaque approche passe à côté de l’enjeu. Tester et détecter sont les mêmes choses. Plus de tests permet une meilleure détection, ce qui construit de meilleurs modèles, ce qui permet de meilleurs politiques de santé publique. Une planification inadéquate, une capacité à tester manquée, la modélisation est impossible, et tout autant une gouvernance efficace. Les villes qui semblent avoir passé les tests sont celles qui ont permis de réduire la courbe épidémique. Les villes qui ont échoué dans leurs capacités de détection et de percetion transforment leurs palais des congrès en morgue temporaire.

“Surveillance” n’est pas le bon mot
La façon dont nous définissons, interprétons, discutons, déployons et résistons à la “surveillance” a changé de manière décisive. Il y a quelques semaines, un autre universitaire m’a fait valoir que les gens devraient résister au dépistage du virus parce que le fait d’acquiescer ne faisait qu’encourager la “biopolitique du Big Data ». Il a même dit à ses étudiants de refuser les tests et il maintient encore cette position. L’année dernière, il bénéficiait d’une plus large audience, mais peu le verraient exactement de cette façon maintenant. Les gens voient à nouveau le potentiel étouffé de ces technologies. Reconstruire l’infection en traquant les téléphones peut être un outil important, malgré la confrontation directe avec les principes de l’anonymat libertaire. La vision épidémiologique de la société change la conversation sur ces questions. Le débat n’est pas facilité, mais il s’ouvre de manière importante. C’est une erreur d’interpréter de manière réflexive toutes les formes de détection et de modélisation comme de la “surveillance” et toutes les formes de détection et de modélisation comme de la « surveillance », et toutes les formes actives de gouvernance comme du “contrôle social”. Nous avons besoin d’un vocabulaire différent et plus nuancé.
 
L’automation est résiliente
D’abord en Chine et maintenant dans chaque ville dans la mesure où elle peut le supporter, les plateformes numériques et leurs capacités de livraisons maintiennent intact le tissu social sous-pression. En réponse au virus, les magasins sont fermés, les rues sont vides, et pourtant la vie continue. Des centaines de millions d’individus enfermés dans leur maison continuent à s’encapsuler dans leur vie privée, à faire leurs courses sur leur téléphone et à manger ce que la personne + l’usine alimentaire à la fin de l’application apporte à leur porte. Avec les relais de commande automatisés, des vagues d’administrateurs systèmes et de coursiers font bouger le monde quand le gouvernement ne peut pas le faire. Ce faisant, les chaînes d’automatisation sont devenues une sphère publique d’urgence. Parfois, l’automatisation n’est pas la fragile couche virtuelle au-dessus de la ville solide, mais plutôt l’inverse.
 


Essentialisme stratégique
Avec la fermeture des villes, seules les parties jugées essentielles restent ouvertes pour permettre ces relais de subsistance. Nos sociétés sont réduites aux simples fonctions de l’alimentation, du soin et des communications, un peu comme sur une base lunaire. Les centres-villes sont devenus des zones d’exclusion humaine, laissées à une négligence sereine. Pendant ce temps, en ligne, les organisations continuent de se présenter comme des versions virtuelles improvisées d’elles-mêmes : télémédecine, sports simulés, intimité métadiscursive, éducation et conférences en ligne, etc. Les chaînes d’approvisionnement sont mises en doute pour avoir laissé les besoins essentiels vulnérables sans capacité de secours. Le mode de verrouillage de l’urbanisme à l »échelle de la planète est une compression inégalée des aspects les plus essentiels de ses interdépendances industrielles : signal, transmission, métabolisme.
 
Quarantaine de luxe entièrement automatisée contre confinement solitaire
Nous nous adaptons mal aux psychogéographies de l’isolement. Nous apprenons un nouveau vocabulaire, comme “conception de bâtiments conformes à la distanciation sociale”. “Quarantaine” signifie une sorte de statut indéterminé suspendu. Il s’agit d’une sorte de limbes. Les jours se transforment en semaines. La suspicion officielle qu’une personne peut représenter un risque pour les autres se maintient même après l’assouplissement des règles de quarantaine. Pendant ce temps, nos habitats immédiats sont définis par de nouvelles relations paranoïaques entre l’intérieur et l’extérieur. Si la quarantaine générale dure très longtemps, certains de ces modes de relations deviendront permanents. À mesure que les équipements qui étaient autrefois des lieux dans la ville sont transformés en applications et appareils à l’intérieur de la maison, l’espace public est évacué et la sphère “domestique” devient son propre horizon.



L’indistinction des camps et des bunkers
Tout autour de nous, nous voyons les camps et les bunkers changer de place. La clôture vous empêche-t-elle d’entrer ou de sortir ? La barrière qui maintient le danger perçu contenu (un camp) par rapport à celle qui le maintient à l’extérieur (un bunker) se révèle être finalement une même forme architecturale. Sur une journée, nous voyons des voyageurs débarqués à l’aéroport O’Hare de Chicago entassés dans un couloir en attendant d’être contrôlés pour leur retour aux États-Unis, s’infectant probablement les uns les autres. Nous voyons également des images de clubs londoniens bondés avec des foules visuellement similaires de fêtards, qui s’infectent certainement les uns les autres. Le premier est un goulot d’étranglement infrastructurel, tandis que le second est une expérience culturelle coûteuse, mais le virus s’en moque. Il se reproduit aussi bien dans l’un que dans l’autre. À la maison, les pièces sont transformées en habitats d’astronautes et les interfaces avec le monde extérieur sont transformées en “livraison sans contact”. Nous mettons en scène nos propres camps ou bunkers dramatiques comme scénario de la vie quotidienne.
 
L’habitude de se serrer la main
Les formes de base de l’intimité sociale et de la confiance, comme le fait de se serrer de main, sont suspendues et renégociées. Le lien de la poignée de main signifiait autrefois la confiance personnelle par le toucher, mais aujourd’hui, si un étranger vous offre sa main exposée, vous le trouverez profondément indigne de confiance. Ceux qui refusent de saisir le changement (au nom de la “préservation de la vie” ou du “refus de la xénophobie”) annoncent et exposent haut et fort leur indignité. Lors des précédentes pandémies, comme celle du VIH, la prophylaxie (Ensemble des méthodes qui permettent de protéger un individu ou une population contre la diffusion de certains maux épidémiques) était centrale pour maintenir des manières de se toucher et d’être en contact. La manière dont nous préservons des formes d’intimité, tout en étant conscients de la réalité du virus, sera un défi déterminant pour les cultures qui sortiront de leur isolement dans les mois à venir.
 
La biométrie à fleur de peau
Nos manières de nous relier aux autres participent directement de nos relations avec la ville, il en va ainsi depuis longtemps par le biais de couches artificielles de peaux et de prothèses (tels que nos vêtements et nos téléphones). Les points de contact biométriques sont un autre moyen pour la ville de décider qui va où, et aujourd’hui, certains se développent tandis que d’autres se ferment. Parmi les technologies biométriques, les thermomètres sont en plein essor mais les scanners d’empreintes digitales ont été mis à l’arrêt. La localisation des téléphones est en hausse, mais la reconnaissance faciale est en pause, car le port d’un masque en public a basculé du jour au lendemain d’un acte de défi à une précaution obligatoire.

Nouveaux masques
En parlant de masque, ils font partie des formes d’art les plus anciennes et les plus accomplies de l’humanité, mais en temps de peste ou de guerre, ils servent aussi de machines pour filtrer l’air et assurer une atmosphère artificielle vivable. Aujourd’hui, la pénurie de masques disponibles est un signal viscéral de fragilité systémique. À long terme, l’offre répondra à la demande et au désir de porter des masques lorsque nous nous aventurerons à nouveau dans l’espace public. Le but des masques ne sera pas seulement de nous distancer socialement des particules virales ambiantes, mais aussi de communiquer aux autres les termes de notre engagement personnel. Les masques sont et seront à la fois expressifs et fonctionnels ; ils assureront non seulement la filtration, mais signaleront également notre personnalité et communiqueront notre reconnaissance des risques de contagion et les avec les risques épidémiques et les capacités d’immunité communes.

Cascades trophiques (Qui est relatif à la nutrition d’un individu, d’un tissu vivant)

La prise de conscience de la réalité sociale épidémiologique s’étend à l’ensemble de la biosphère. Lorsque le code ARN du COVID-19 pirate nos cellules, il déclenche des conséquences à l’effet domino, altérant non seulement le mouvement des personnes, mais affectant les cycles planétaires d’énergie, de matérialisation, de dépenses et de déchets. C’est le principe écologique de la cascade trophique, par lequel l’agentivité d’une forme de vie met en mouvement des changements avec un effet de démulitplication. La conclusion à tirer n’est pas que l’interconnexion mondiale est une mauvaise (ou une bonne) idée, mais qu’elle est intrinsèque et va plus loin que ce qui en est perçu habituellement. Le métabolisme planétaire a été faussé par la libération exubérante de carbone et de chaleur. La constitution des alternatives nécessaires ne peut pas reposer sur une simple inversion de lever vers la bonne direction, comme la croissance par rapport à la décroissance. Notre réflexion et nos interventions doivent être basées sur une compréhension plus fine des interrelations cycliques et des économies physico-chimiques, des échelles d’infection virale à la circulation intercontinentale et réciproquement.

De nouveaux accords plus écologiques
Il est impossible pour toute personne sérieuse de ne pas établir de parallèles entre les réponses inadéquates des pouvoirs publics à la crise du coronavirus et au changement climatique. Là où devraient résider une planification et une gouvernance efficaces à l’échelle planétaire, il y a au contraire un vide criant. Les différents Green New Deals nationaux et régionaux impliquent tous un changement dans le rôle de la gouvernance. Au lieu de refléter uniquement la volonté générale, la gouvernance est désormais aussi la gestion directe des écosystèmes (incluant la société humaine). Cependant, cela ne va peut-être pas assez loin. L’absence d’une planification forte décourage l’investissement dans des infrastructures fondées sur des cycles de récupération à long terme des flux d’énergie et de matières. Un Green New Deal à l’échelle planétaire serait également fondé sur le lien douloureusement évident entre des systèmes de santé publique solides et la viabilité économique et écologique. Il renoncerait au nationalisme au profit de la coordination, mettrait en avant la recherche fondamentale et dissocierait le romantisme de la guerre des cultures de l’administration des écosystèmes. Alors que nous regardons tous nos applications de tableau de bord de la contagion, nous devrions examiner de plus près les simulations de modèles comme moyen de gouvernance écologique.

« De la géoingénierie au quotidien »
Ces plans devraient prendre comme point de départ la réalité intrinsèquement “artificielle” de notre condition planétaire. Le refus de s’engager et d’embrasser cette artificialité, au nom d’un retour à la “nature”, a conduit à un déni et une négligence catastrophiques. Des concepts tels que la “géoingénierie” devraient être redéfinis pour impliquer des effets de conception à l’échelle planétaire, et pas seulement des interventions technologiques spécifiques. Les régimes réglementaires tels qu’une taxe mondiale sur le carbone, ainsi que la conservation des puits de carbone naturels et de la biodiversité, sont également, de cette manière, des formes de “géoingénierie”. En même temps, le déploiement de nouvelles technologies à grande échelle n’est pas facultatif car la décarbonisation doit aller “au-delà de zéro”. Nous devons non seulement réduire radicalement les émissions de carbone, mais aussi soustraire et séquestrer les nombreux milliards de tonnes de carbone déjà présents dans l’atmosphère. Pourtant, les technologies à émissions négatives sont bannies de la plupart des Green New Deals proposés. L’environnementalisme dominant suivra la science, mais pas lorsqu’il contredit une technophobie profondément ancrée. Au contraire, le pragmatisme extrême est la voie vers une réelle créativité.

Mobilisation et mise en œuvre
Mais comment est-il possible de construire de telles choses ? Comment peut-on mettre en œuvre des interventions perturbatrices basées sur des modèles climatiques ? L’une des questions les plus clivantes et les plus décisives des années 2020 ne sera pas de savoir si, mais comment, des armées nationales et transnationales sont déployées pour la protection des biens communs écologiques, la surveillance de l’atténuation, la gestion préventive des terres et le développement de technologies d’intervention sur le climat. La notion est clairement inconfortable, mais quelles sont les alternatives réalistes qui renoncent à la mobilisation et à une application à grande échelle ? Est-il même possible que les changements fondamentaux de notre crise climatique ne soient défendus que par un consensus délibératif ? Même si c’est le cas, comment y parviendrait-il sans une mise en œuvre ultérieure à la même échelle que le problème ? Lors de la prochaine saison des incendies, des troupes internationales seront-elles envoyées pour protéger l’Amazonie ? Si ce n’est pas le cas, énumérons les raisons pour lesquelles ce n’est pas le cas et assurons-nous qu’elles sont toujours valables.

La revanche du réel
Et maintenant ? Ce moment devrait être un coup mortel pour la vague populiste de ces dernières années, mais le sera-t-il ? Le populisme méprise les experts et l’expertise, mais en ce moment, les gens veulent de la compétence. En ce moment, la prévoyance et l’efficacité technocratiques sèches, préparées, fiables, disponibles, adaptables et réactives semblent être la politique la plus idéaliste que l’on puisse imaginer. Pourtant, la capacité humaine à plier les faits aux récits qu’elle privilégie reste incroyable. La contagion mondiale et les réponses variées des différentes sociétés ont exposé les idéologies et les traditions comme étant inefficaces, frauduleuses et suicidaires. Ce qu’il faut, c’est moins un nouveau récit ou un nouvel art que l’acceptation de la manière dont l’intrusion rapide d’une réalité indifférente peut rendre futile toute résistance symbolique. Les conditions préexistantes exposées aujourd’hui clarifient la nécessité d’une géopolitique fondée non pas sur une tactique de dilemme du prisonnier qui s’autodétruit face aux risques communs, mais sur un plan délibéré de coordination de la planète que nous occupons et que nous faisons et refaisons à nouveau. Sinon, ce moment sera vraiment une urgence permanente.