Quelques notes sur les vagues pandémiques

Le point de vue épidémiologique sur la société
Le point de vue épidémiologique porte moins sur l’opposition entre individu et société, que sur l’enchevêtrement global dans lequel chacun d’entre nous vit. Chaque organisme est un médium de transmission d’information – des idées au virus – et se trouve définie par les relations qui le relient ou non à d’autres. Nous faisons face à un risque « collectif ». La perspective épidémique change notre perception de la subjectivité, loin de toute conception individualisante, et amène à la conception de responsabilités dans la contagion auxquels personne n’échappe. L’important se joue moins dans l’expérience singulière que dans les rapports que nous entretenons avec la réalité biologique et chimique sous-jacente qui nous met tous et toutes en lien. L’image d’une totalité inter-dépendante, dans laquelle nous sommes irrémédiablement plongés, va rester longtemps avec nous. (https://strelkamag.com/en/article/18-lessons-from-quarantine-urbanism)

Deux récentes études scientifiques affirment que le COVID-19 sera parmi nous pour longtemps, 18 à 24 mois au moins. Des modélisations économiques dressent le même constat.

Ni en France ni ailleurs, une seule période de « distanciation sociale » renforcée ne sera donc suffisante. Il faut au contraire envisager des surgissements récurrents de pics épidémiques de plus ou moins grande ampleur, esquissant pourtant une seule et même pandémie, une même vague virale. Les gouvernements n’annoncent qu’à demi-mots un telle durée, pour maintenir la stratégie du peu à peu et de l’étape par étape qui ne montre le temps long qu’au coup par coup. Comme le soulignait l’historien Stephane Audoin-Rouzeau :

Le propre du temps de guerre est aussi que ce temps devient infini. On ne sait pas quand cela va se terminer. On espère simplement – c’est vrai aujourd’hui comme pendant la Grande Guerre ou l’Occupation – que ce sera fini « bientôt ». Pour Noël 1914, après l’offensive de printemps de 1917, etc. C’est par une addition de courts termes qu’on entre en fait dans le long terme de la guerre. Si on nous avait dit, au début du confinement, que ce serait pour deux mois ou davantage, cela n’aurait pas été accepté de la même façon. Mais on nous a dit, comme pour la guerre, que c’était seulement un mauvais moment à passer. Pour la Grande Guerre, il me paraît évident que si l’on avait annoncé dès le départ aux acteurs sociaux que cela durerait quatre ans et demi et qu’il y aurait 1,4 million de morts, ils n’auraient pas agi de la même façon. Après la contraction du temps initiale, on est entré dans ce temps indéfini qui nous a fait passer dans une temporalité « autre », sans savoir quand elle trouvera son terme. (https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/120420/stephane-audoin-rouzeau-nous-ne-reverrons-jamais-le-monde-que-nous-avons-quitte-il-y-un-mois?onglet=full)

Dans l’article du New York Times, pour les scientifiques cités (le Docteur Lipsitch), une analogie est possible entre la prévision météorologique et la modélisation épidémiologique. On ne peut changer le temps qu’il fait (sauf à parier sur la géo-ingénierie du climat mais passons). La météo et la modélisation d’une épidémie sont des prévisions mathématiques, à partir de la physique et la chimie pour la première, de l’étude de la propogation de l’infection pour la seconde. Si on ne peut changer le temps ni empêcher l’épidémie, on peut influencer les effets à venir du virus, par nos comportements et nos réponses dans tous les domaines (sociaux, économiques, politiques, etc.). Comme le souligne Bruno Latour, on peut modifier le degré de virulence du virus:

Et bien sûr, malgré le barouf autour d’un « état de guerre » contre le virus, celui-ci n’est que l’un des maillons d’une chaîne où la gestion des stocks de masques ou de tests, la réglementation du droit de propriété, les habitudes civiques, les gestes de solidarité, comptent exactement autant pour définir le degré de virulence de l’agent infectieux. (https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/25/la-crise-sanitaire-incite-a-se-preparer-a-la-mutation-climatique_6034312_3232.html)

Le Dr. Lipsitch, à l’université du Minnesota, a établi différentes possibilités des suites de la vague de covid. Son équipe décrit trois possibilités:

  • Scénario 1 : des pics et des vallées. Un premier pic initial (celui que l’on connaît actuellement) est suivi d’autres pics à plus ou moins brève échéance, dont l’intensité diminuent peu à peu pendant un an ou deux.
  • Scénario 2 : dévastation automnale. Ce schéma suppose que le pic actuel sera suivi d’une courte pause à l’été mais reviendra à l’automne ou l’hiver avec bien plus de virulence et de force. Ce modèle reprend le même processus que la grippe espagnole, qui touchait peu de personnes au printemps (seulement les « personnes vulnérables ») mais était revenue à l’hiver affectant cette fois absolument tout le monde et provoquant entre 20 et 50 millions de morts.
  • Scénario 3 : une fin sans fin. Ici, le pic actuel serait le plus fort choc viral, aux effets les plus durs. Il serait suivi d’une lente décrue avec le retour de pics mais plus faiblement, jusqu’à ce qu’à la longue (plusieurs années quand même) le virus disparaisse.

Impossible selon eux de savoir quel scénario va primer, mais quoiqu’il en soit le virus ne disparaît pas avant 18 à 24 mois, quand bien même un vaccin miraculeux est trouvé dans les 12 prochains mois. D’autres modélisations scientifiques appuient ces prévisions, notamment la perspective de pics et vallées à intervalles plus ou moins réguliers et proches. Dans l’étude, ils modélisent aussi la trajectoire du virus en fonction des mesures de « distanciation sociale » appliquées:

Dans ce modèle, des mesures de « distanciation sociale » sont appliquées (telles qu’on les a connu pendant le confinement des derniers mois, mais éventuellement différentes voire plus locales) dès que le nombre de personnes infectées augmente à nouveau de façon notable et que les services hospitaliers sont à nouveau surchargés. Les cas diminuent, les mesures sont arrêtées, le nombre de personnes touché diminue à nouveau (le graphe suppose une certaine efficacité des mesures et en effet beaucoup des modèles montrent que le confinement a fortement diminué le nombre de personnes touché). Le second graphe en vert symbolise les progrés possibles de l’immunité collective avec ce genre de rythme, elle devient importante à partir de 2022…

Un autre graphe imagine un scénario similaire mais en supposant que les capacités des services hospitaliers aient eu le temps de doubler:

Dans tous les cas envisagés, le temps de progression de l’immunité collective est similaire et progresse conséquemment vers 2022 (en supposant, ce qui n’a encore rien de sûr, qu’elle existe bel et bien pendant une durée suffisamment longue).

Un autre épidémiologue allemand pointe un contre-effet complexe des mesures de « distanciation sociale » : le paradoxe de la prévention. En Allemagne, les mesures de prévention ont été adopté très tôt, et des tests massifs ont pu être pratiqué un peu partout dans le pays. D’après les chiffres, c’est également un pays où les capacités d’accueil en réanimation sont très importantes, et les services hospitaliers possèdent une grande quantité de respirateurs artificiels. En Allemagne, il semble que jusqu’à maintenant la pandémie a été contenu et relativement maitrisé. Pour cet expert allemand, il y a un contre-coup de ce succès:


« People are claiming we over-reacted, there is political and economic pressure to return to normal. The federal plan is to lift lockdown slightly, but because the German states, or Länder, set their own rules, I fear we’re going to see a lot of creativity in the interpretation of that plan. I worry that the reproduction number will start to climb again, and we will have a second wave. » (https://www.theguardian.com/world/2020/apr/26/virologist-christian-drosten-germany-coronavirus-expert-interview)
(Les gens disent que nous avons sur-réagi, il y a une pression politique et économique pour que tout retourne à la normal. Le plan fédéral est de lever les mesures de confinement peu à peu, mais du fait de la structure fédérale allemande, les Lander fixent leurs propres règles. Je crains que l’on ait sous eu beaucoup de créativité dans l’interprétation du plan fédéral. J’ai bien peur que le taux de reproduction du virus (le fameux Ro) remonte à nouveau dans les prochaines semaines et qu’on affronte une seconde vague.)

Que l’on parle de paradoxe de la prévention ou non, ces craintes désignent toute la difficulté de la situation présente.

En mars, peu avant le confinement, le président français Macron se montrait dans les salles de théâtre en disant tout va bien. Rien n’était fait ou presque. Avec l’Italie juste à côté, revirement soudain de situation et un confinement massif est brutalement décidé (rarement on aura vu tant de volatilité dans les décisions des gouvernements ). Ni Macron ni d’autres ne se souciait d’écouter les alertes et les craintes liées au virus bien avant mars. Frederic Keck dans son travail d’anthropologie insiste beaucoup sur le travail des sentinelles, particulièrement à Hong Kong où virologues et ornithologues pistent constamment les signes d’apparition d’une nouvelle épidémie. Évidemment, dans les dernières années, beaucoup de financements de tels laboratoires de suivi des possibles pandémies ont été coupé, notamment aux États-Unis.

En même temps, indépendamment des habituelles politiques de l’autruche des autorités gouvernantes, on peut se demander si le confinement du 16 mars aurait pu être décidé en janvier ou début février. La situation en Italie a rendu visible la gravité potentielle du virus, et a participé à rendre légitime les décisions de confinement, d’autant plus que l’ensemble des pays du monde ont à quelques jours près pris des décisions similaires. Depuis peu, on a un processus inverse, avec des manifestations aux États-Unis qui exigent le déconfinement, d’autres en Allemagne, et beaucoup de discours qui insistent sur l’urgence de redémarrer au plus vite l’économie. On est passé de « c’est une petite grippe » au confinement parce que « nous sommes en guerre ». Maintenant au nom de l’économie on tend à l’idée que « le remède est pire que le mal ».

Les gouvernants semblent décider des mesures à suivre à partir de cette politique de ce qui est acceptable ou non, de ce qui peut être fait du point de vue de la gestion des populations. Ces opinions, ils travaillent activement à les produire et les faire aller dans leur sens. Au début du confinement, les journaux multipliaient les articles sur la gravité du virus. Maintenant, les mêmes multiplient les articles sur la crise économique.

Dans son texte du 13 avril dernier, Jerome Baschet évoque la prise de position des zappatistes dès les débuts de la pandémie:

Alors que le président mexicain affichait jour après jour son déni de la gravité de la maladie et son refus de toute mesure sérieuse de prévention et de protection, les zapatistes du Chiapas ont surpris par la précocité et la clarté de leur réaction. Dans son communiqué du 16 mars, l’EZLN déclare l’alerte rouge dans les territoires rebelles, recommande aux conseils de bon gouvernement et aux communes autonomes de fermer les caracoles (centres régionaux) et invite les peuples du monde à prendre la mesure de la gravité de la maladie et à adopter « des mesures sanitaires exceptionnelles », sans pour autant abandonner les luttes en cours. (https://lundi.am/Qu-est-ce-qu-il-nous-arrive-par-Jerome-Baschet)

Il y a une grande puissance collective dans la possibilité de prendre une telle décision, de décider de façon autonome, indépendamment de ceux qui décident ce qui est interdit ou autorisé. C’est une grande part de ce qui manque actuellement, une capacité à percevoir et savoir ce qui est en train d’arriver sans dépendre directement des décisions et évaluations gouvernementales. La visibilité du virus, la possibilité que tout un chacun soit contaminé, ne doit pas dépendre seulement des mesures de « distanciation sociale » en cours ou non.