Catégorie : covid19

Les masques réduisent les risques, peu importe les lois

Notre contexte

En décembre 2019 et janvier 2020, alors que les menaces d’une pandémie liée au COVID-19 se font de plus en plus visibles, on ne nous en dit rien ou presque et l’OMS tarde à déclencher l’alerte. En mars 2020, Macron se rend au théâtre et affirme que tout va bien et qu’il faut continuer à sortir. Peu après, il décrète l’état d’urgence sanitaire, la guerre au virus et le confinement généralisé. Il en prolongera ensuite la durée. Très récemment, début juillet, une grande majorité d’entreprises ont mis au fin au télétravail au même moment, comme si cela relevait de décisions soudaines et spontanées alors même que le fait que cela soit aussi généralisé montre qu’il y a des formes de concertation et coordination.

Depuis le début de la crise liée au COVID-19, le gouvernement français, comme d’autres, privilégient la stratégie du choc et l’annonce de décisions soudaines prises dans l’urgence, comme si elles étaient plus susceptibles d’être accepté par l’opinion public ainsi. On peut supposer qu’il en va ainsi parce que de fait ils naviguent à vue et qu’ils n’ont pas de scénario pré-établis. On peut aussi avoir l’impression que les divers revirements et retournements (au départ on nous disait que les masques ne servaient à rien, maintenant ils sont obligatoires…) sont avant tout des manières de gouverner, de faire appliquer telles ou telles décisions. Dans tous les cas, on nous laisse dans l’ignorance la plus complète et dans l’incapacité d’être responsables individuellement et collectivement, peu importe les lois et les interdictions en vigueur. Faire attention, se soigner, réduire les risques pour nous comme pour les autres, cela ne devrait pas avoir besoin de législations, d’amendes et de lois.

Une interdiction de plus c’est encore pour le gouvernement une manière de simuler le soin plutôt qu’autre chose. Les masques protègent, les amendes pèsent, et dans tous les cas on sait que cela ne sera pas suffisant. Depuis le 11 mai, rien n’a été fait ou presque pour les soignants-tes et les hôpitaux. Dès lors, il y a quelque chose dautant plus insultant et profondément incapacitant à se voir ainsi manipulé et condamné à faire ce qui est autorisé ou interdit, en fonction des législations en cours, comme si de cela dépendait notre santé. Dans ce cadre, nous dépendons directement des mesures pour savoir ce qu’il en est du virus, et de sa circulation. Il est bien difficile, sans suivre ce qu’en disent ceux qui gouvernent, d’avoir une forme de perception un peu juste et assurée de là où en sont les choses. Pendant un temps, il semblait que tout allait bien, et depuis peu les annonces d’alertes se multiplient, dans les médias français et ailleurs. On n’a jamais vraiment su si cela c’était calmé..

Il y a pourtant un grand enjeu à continuer d’essayer de ne pas dépendre des revirements du gouvernement et d’avoir une forme de perception autonome des décisions législatives sur l’état de l’épidémie. C’est d’autant plus nécessaire qu’on ne saurait faire confiance à ce qui nous est annoncé et transmis. Comment savoir combien sont malades? Si les hôpitaux sont surchargés ou non? Actuellement, par exemple, on ne sait pas vraiment s’il y aura assez de masques en automne et en hiver, et on sait par contre qu’une pénurie de gants en caoutchouc et latex (indispensables aux soins hospitaliers et dans les EPHAD) se dessine car la Malaise, principal pays producteur, a fermé ses frontières(il en est question depuis un moment, et cela continue: https://www.journaldequebec.com/2020/05/14/covid-19-penurie-de-gants-a-prevoir).

Dès le 1er août 2020, alors même que dans beaucoup d’endroits le port de masque a grandement diminué voire disparu, ils seront obligatoires dans les lieux publics clos en France. Quoiqu’il en soit des lois, il faut bien admettre que le coronavirus actuel se propage principalement par voie aérienne, et les masques diminuent grandement la possibilité d’être infecté. Il n’y a ici comme ailleurs pas de risques zéro mais des pratiques et des gestes qui peuvent nous aider à réduire les risques d’être malade et porteur du virus. On doit batailler pour avoir accès à des masques, réduire nos chances d’être exposé, et refuser en même temps les amendes et les pressions policières.

Charge virale et réduction des risques

Une chose est sûre, on ne peut mener la guerre à un virus. Il est là, il faut trouver comment faire avec et réduire les risques. Chaque fois qu’on est en contact avec des germes du virus, on ne s’en trouve pas forcément infecté. Cela dépend des situations et du volume de germes auxquels on est confronté (de la charge virale). Il semble, par exemple, que dans le cas de grands rassemblements ou d’espace clos densément peuplés on risque d’être d’autant plus contaminé. Or, si on est contaminé par beaucoup de germes, par beaucoup de charge virale, on a d’autant plus de chance de développer une forme lourde du virus. Si on est contaminé par une seule personne, atteinte d’une forme légère, beaucoup tendent alors à développer une forme bénigne voire pas de symptômes du tout. Cela n’est pas une règle valable à chaque fois mais une tendance assez générale d’après les études.

En outre, même une fois malade, plus on est contact avec le virus plus il est difficile de guérir. Il est par conséquent fortement déconseillé d’utiliser constamment le même mouchoir. Si l’on ne peut pas s’infecter avec ses propres microbes, on peut par contre se réinfecter ou rester toujours plus malade de s’exposer continuellement à des particules virales. Dans les hôpitaux, les chambres et les locaux sont nettoyés et désinfectés tous les jours, cela joue pour réduire la présence des virus et bactéries de manière générale.


Une étude sur la grippe espagnole de 1918 fait d’ailleurs l’hypothèse (mais très difficile à vérifier) que la brutalité de la seconde vague (qui a entrainé un grand nombre de morts) pourrait être expliqué moins par une mutation soudaine du virus que par des différences dans l’exposition à des doses infectantes (https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20668679/) . Cette hypothèse réduit la perspective d’une mutation du virus en une forme plus sévère mais en même temps elle laisse entendre que si de plus en plus de personnes sont porteuses du virus, comme en ce moment, l’automne pourrait être d’autant plus dur.

Asymptomatique et présymptomatique

On peut repréciser une autre chose très importante, une distinction qui trop vite citée par l’OMS a provoqué plus de confusion qu’autre chose. Il faut distinguer parmi les personnes porteuses du virus mais sans symptômes, les fameux asymptomatiques, ceux qui n’auront jamais de symptômes de ceux dont les symptômes se déclenchent par la suite, les présymptomatiques. Dans tous les cas, asymptomatiques (notamment les jeunes et les enfants) et présymptomatiques peuvent transmettre le virus. Toutefois, il semble que les asymptomatiques soient moins « contagieux », moins porteurs de forte charge virale, que les présymptomatiques. En plus, les présymptomatiques seraient principalement contagieux deux à trois jours avant de déclencher des symptômes (et peut-être beaucoup moins voire pas du tout une fois les symptômes déclenchés, mais rien de définitivement claire là-dessus). L’enjeu important c’est que nul ne peut se savoir présymptomatique, ni même asymptomatique (sauf si on sait avoir été en contact avec une personne malade du virus par exemple). Porter un masque, en ce sens, cela protège toujours aussi bien soi que les autres (on va y revenir).

Dès avril-mai 2020 et même avant, des études insistent sur la très probable transmission par aérosol (https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1775878520309875?via%3Dihub). De nombreux autres études et articles confirment cette perspective. Le port de masques, y compris de masques en tissus, aident à réduire les probabilités d’être infecté par le virus, et d’infecter d’autres personnes. Même si les masques en tissus sont d’une efficacité plus faible que les masques FPP2, ils n’en réduisent pas moins les possibilités d’être infecté. Le virus se transmet également par les surfaces et les objets contaminés, il faut continuer à faire attention, à se laver les mains au savon et au gel, etc. Cela ne peut être écarté, mais il semble que le principal vecteur de contagion soit aérosol.

Aérosols et gouttelettes

Un mot employé par les médias et les spécialistes a peut-être joué contre une conception adéquate du virus. Rapidement, on nous a parlé de gouttelettes et de la nécessité de porter un masques pour éviter de les propager. L’idée de gouttelettes vient vite avec l’image du crachat, du postillon ou de l’éternuement, et donc dans tous les cas avec quelque chose de relativement volumineux et visible. Le masque servirait à éviter de les répandre, mais si on est à distance ou si on se mouche dans son coude on peut se dire que cela n’arrive pas. Quelqu’un qui n’est pas face à nous mais un peu plus loin ne nous contaminerait pas.

En fait, dans toutes les maladies infectieuses et particulièrement les maladies respiratoires (de la tuberculose au covid-19) il y a deux choses : la contagion aérosol et par gouttelettes.

“Mécanismes de transmission par voie respiratoire” https://www.infectiologie.com/UserFiles/File/medias/JNI/JNI14/2014-JNI-SF2H-Mec.-Transm.-Respi.-FA.pdf

Les gouttelettes désignent tout ce qui est de taille supérieur à 10 microns de diamètre, voire 5. De grande taille, elles se déposent et sèchent rapidement. Effectivement, ces gouttelettes sont contagieuses sur un temps court et à courte distance. Cela correspond plus ou moins au scénario imaginaire d’une personne malade qui nous éternue dessus, et particulièrement au visage.

La transmission par aérosol concerne les particules d’une taille inférieure à 5 ou 10 microns (dans l’image ci-dessous on voit bien que le consensus sur la taille est un peu floue, car entre 5 et 10 microns on est entre l’aérosol et la gouttelette). Là, c’est aussitôt qu’on respire, et plus encore lorsqu’on chante ou que l’on crie (dans une chorale, ou dans un abattoir), que l’on laisse dans l’air des particules qui peuvent être porteuses des germes du virus (si on est une personne infectée, même sans symptômes visibles dans le cas du COVID-19). Ces particules sèchent mais peuvent rester en suspension dans l’air. Une étude récente affirme que dans le cas du COVID-19 ces particules porteuses de germes du virus peuvent rester jusqu’à 16h de temps suspendues dans l’air. Du fait de leur petite taille, elles descendent plus rapidement dans la gorge et les voies respiratoires inférieures.

En fait, une telle temporalité est très difficile à mesurer car les expériences sont menées en produisant des germes du virus artificiellement pour voir combien de temps elles restent dans l’air. Or, en dehors du laboratoire, il peut y avoir des courants d’air, un plus petit nombre de germes du virus, bref beaucoup d’éléments peuvent jouer pour réduire la capacité de ces germes suspendus dans l’air à être infectieux pendant 16h. Pour autant, cela prouve que le virus a cette capacité d’infection par aérosol, et plusieurs études (citées ci-dessous par Jessica Guibert) montre même que cela pourrait être la principale façon dont le virus se transmet d’une personne à une autre.

Repartage du suivi sur la contamination par voie aérienne et sur le port des masques

Ci-dessous, je vous repartage beaucoup du suivi de Jessica Guibert (médecin généraliste à Echirolles) qui (quand elle en avait encore le temps) partageait un relevé des informations concernant le COVID-19. Là, je n’ai rassemblé que les points concernant la transmission par aérosol et goutelettes, et les enjeux autour des masques. Souvent cité, je vous recommande les podcasts de l’épidémiologue allemand Dorsten sur le COVID-19: https://inf-covid.blogspot.com/, et notamment https://inf-covid.blogspot.com/2020/05/ouverture-des-ecoles-podcast-43-du-26.html et https://inf-covid.blogspot.com/2020/05/podcast-28-du-6-avril-masques-grand.html.

Sur les masques, bien le porter n’est pas si simple. Outre le fait de ne pas le toucher, ne pas le laisser tomber sous le nez, et si jamais il est nécessaire de l’enlever et le remettre de systématiquement se laver les mains avant après et de le manipuler avec précaution sans le déposer et le ranger n’importe où, il semble que la bonne adaptation du masque au visage soit aussi un paramètre déterminant. « Un écart peut diminuer de l’ordre de 60 % le niveau de protection offert par le masque ». Si le masque est un peu lâche, distendu, le virus peut se glisser. Source : ACS

Maux de tête. Certaines personnes souffrent parfois de maux de tête en lien avec un port du masque prolongé. Il semblerait que cela vienne des attaches du masque, du fait que cela comprime les tissus mous du crâne (et pas du manque d’air par exemple). En variant les types de masques ou en utilisant ce type d’attache cela peut sans doute aider (https://www.thingiverse.com/thing:4265066).
« Plusieurs études rapportent des maux de tête en lien avec un port du masque prolongé (chez 81% des professionnel-le-s de santé dans une étude à Singapour). Les facteurs de risque étaient un porte du masque FFP2 ou des lunettes de protection de plus de 4h par jour et des maux de tête chroniques préexistants. Les maux de tête préexistants sont exacerbés par le port de masques (dans 91,3% des cas dans la même étude).Le mécanisme de déclenchement des maux de tête serait par compression des tissus mous du crâne. Cela existe aussi chez les militaires ou les nageurs/ses.Les autres effets indésirables du masque rapportés sont notamment des difficultés à respirer, une sensation de chaleur, des problèmes de peau au visage, de la buée sur les lunettes, des difficultés à communiquer. Sources : Headache, NCBI, NCBI »

Climatisation et ventilation. Certains systèmes de ventilation, notamment s’ils sont mal nettoyés ou dysfonctionnent, peuvent participer à propager les particules de virus en suspension dans l’air. En même temps, ventiler, voire même parfois utiliser des ventilateurs, peut aider à disperser et diluer ces mêmes particules pour diminuer leurs capacités infectieuses…
« la climatisation pourrait favoriser la transmission en transportant des aérosols, mais aussi diluer les aérosols en favorisant une ventilation de la pièce… Je pense qu’il faut voir selon quel est le système de ventilation et comment il marche. Il faut penser à entretenir les filtres et orifices de VMC. Un petit point supplémentaire, surtout pour les lieux de soins : attention aux aspirateurs soufflants, car passés sur un sol contaminé ils pourraient remettre en suspension des gouttelettes et provoquer un aérosol.
Source : France tv info »

Les yeux, les visières. Porter une visière peut aider, cela évite plus encore que le masque de se toucher le visage ou de recevoir des projections (si tant est qu’on ne passe pas sa main sous la visière pour se gratter ou autre). Par contre, cela n’empêche pas une contamination par aérosol si on ne porte pas de masques en même temps.


« Le virus SARS-COV-2 se reproduit très bien les cellules de la conjonctive oculaire (les yeux quoi) in vitro ; les yeux seraient donc une porte d’entrée possible. Il pourrait donc être intéressant de protéger les yeux dans les situations à risque.Source : The Lancet »
• Avis du Haut Conseil de la Santé Publique sur les visières et écrans faciaux, qui considère que les visières ne doivent pas être utilisées en remplacement des masques, mais en plus quand la situation le nécessite.Source : HCSP

Contamination aérienne.

• Plusieurs articles intéressants sur le port de masques et le mode de transmission :une interview de Christian Drosten (traduite), virologue allemand, et un article de décryptage du Monde.Les deux vont dans le même sens : il y a de plus en plus d’arguments solides pour une transmission par voie aérosol à l’intérieur et dans les foules, notamment lors des pics de charge virale (début de la maladie), et de moins en moins d’arguments pour un contamination via des objets contaminés. Pour Christian Drosten, il n’y a pas d’intérêt à désinfecter les surfaces au sein du foyer (contrairement à l’hôpital où il y a une forte concentration de personnes infectées). Mais donc grande importance des masques et de l’aération des locaux. Sources : Le Monde, Covid.blogspot.com


• Une étude montre que les gouttelettes produites quand on parle peuvent rester en suspension dans l’air de 8 à 14 minutes en milieu fermé avec stagnation de l’air. Il est donc probable que dans un environnement fermé, la parole puisse être un vecteur de transmission du SARS-COV-2 (en l’absence de masque bien sûr).Source : PNAS


• Au Québec, un CHSLD (l’équivalent de nos EHPAD ?) a eu tou-te-s ses résident-e-s infecté-e-s et 148 employé-e-s aussi, suite à un système de ventilation défectueux. Encore un argument pour une transmission par des aérosols dans un milieu fermé.Source : Radio Canada


• Encore une histoire de chant et de contamination massive : un choeur composé de 61 personnes a chanté pendant 2h30 avec une personne symptomatique. Résultat : 32 cas confirmé et 20 cas suspectés, 3 hospitalisations, 2 décès. Les situations de chant en groupe à l’intérieur sont vraiment à haut risque de contamination. Source : CDC


• Certaines études semblent montrer que les gouttelettes peut aller seulement à 0,5m de la bouche en chantant, et semblent dont relativiser le risque de transmission dans ce cadre ; cela me semble très douteux, au vu du nombre d’événements de ce type décrits avec une transmission massive. J’ai l’impression que dans cette étude les chercheurs/ses ne prennent pas en compte la possibilité d’une transmission par aérosol. Source : Plate-forme Interrégionale


• Une étude sur des hamsters montre que le masque est efficace pour réduire la transmission du SARS-COV-2. Dans l’étude, la transmission du virus était réduite de 60% quand on mettait un masque entre 2 cages. Source : France tv info


• 90% des contaminations étudiées se situeraient dans des lieux clos, mal ventilés, probablement avec des aerosols. L’article passe en revue tous les gros foyers épidémiques pour arriver à cette conclusion. Source : Caducée.net


• Il est pertinent que les gestes barrières soient différents à l’intérieur et à l’extérieur compte tenu de ce qu’on découvre sur le mode de transmission du virus. Cette affiche est plutôt bien faite : Stop-postillons


• Un article qui plaide pour plus de prise en compte de la transmission par aérosols du SARS-COV-2.Une hypothèse est que la transmissions par aérosols conduise à des formes de covid-19 plus sévères, car les particules pénètrent plus profondément dans les poumons (c’est le cas pour la grippe). Source : Science


• Une étude chinoise intéressante, sur la transmission intra-domiciliaire. Le taux de transmission intra-domiciliaire était de 23%. Le port du masque par le cas et les contacts avant le début des symptômes réduisait la transmission de 79%, alors qu’il n’avait pas d’effet après le début des symptômes. L’usage quotidien de désinfectants réduisait la transmission de 77%. Le risque de transmissions intra-domiciliaire étaient 18 fois plus élevé s’il y avait des contacts proches fréquents quotidiens avec le cas, et 4 fois plus élevé si le cas avait la diarrhée.Donc des preuves de l’efficacité du port du masque, de la distanciation et du nettoyage des surfaces, une transmission très probablement avant le début des symptômes, et un possible transmission par les selles. Source : BMJ


• Une traduction d’une nouvelle interview très intéressante de Christian Drosten, célèbre virologue allemand :

  •  ils pensent que les résultats d’étude montrant que les enfants transmettent moins le virus sont biaisés car évalués en temps de confinement, alors que les enfants ne vont pas en collectivité ; globalement il faut faire attention aux études sur la transmission intrafamiliale par temps de confinement, car cela biaise les données
  •  il trouve intéressant le poolage d’échantillons
  • il pense que les directives dans les collectivités devraient être : ouvrez les fenêtres, créez un flux d’air, mettez un ventilateur devant la fenêtre
  • les contaminations se font en grande majorité à l’intérieur, toujours pas de données en faveur d’une transmission par contact
  •  on peut probablement contrôler l’épidémie juste en ciblant les zones à risque qui expliquent la majorité des transmissions ; il est possible aussi qu’une immunité se développe chez les populations qui diffusent le plus le virus, ce qui pourrait faire disparaître l’épidémie
  • Lorsqu’on repère un événement « superdiffuseur », les contaminations sont tellement rapides qu’un isolement total et immédiat est nécessaire
  • intérêt du port du masque qui empêche la production d’aérosols
  •  la durée de contagion possible est probablement très brève mais importante Source : Covid. blogspot
  • Selon cette revue de la littérature sur la transmissions des virus en général :  
    • – la distanciation physique de 1m ou plus divise par 5 le risque de transmission, avec une protection qui augmente quand la distance augmente
    •  l’usage de masques divise par 7 le risque de transmission
    •  la protection oculaire divise par 5 le risque de transmission(Source : The Lancet)
  • • Je reviens sur un article dont j’ai déjà parlé le 29 mai, qui plaide pour le port du masque en intérieur, devant la forte probabilité d’une transmission par aérosols à l’intérieur, par des personnes symptomatiques ou asymptomatiques. Et ce d’autant plus qu’il y a du monde, et que les personnes parlent/chantent/font du sport.
  • Les chercheurs/ses une comparaison intéressante : pour vous rendre compte de la diffusion des aérosols, pensez à la fumée de cigarette : à l’extérieur, la concentration de fumée est peu importante, mais dans une pièce, elle peut augmenter énormément.
  • Le rôle du masque dans ce cas est de protéger les autres, en empêchant que la personne qui le porte produise des aérosols qui pourraient être infectants pour les autres. Source : Science
  • Aux États-Unis, 2 coiffeuses infectées qui portaient des masques (et les client-e-s aussi) n’ont contaminé aucune des 140 client-e-s testé-e-s ! Source : Anchorage Daily News
  • • Etude sur l’usage de masques dans certaines régions d’Allemagne, alors que d’autres régions ne les utilisaient pas à ce moment-là. L’usage des masques réduirait le taux de croissance des infections déclarées de 40%. Source : IZA Newsroom
  • • Aux Etats-Unis, dans les états qui ont préconisé le port du masque en public, le taux de croissance du nombre de cas quotidiens était significativement plus faible que dans les autres états. Source : Healthaffairs.org
  • 420 professionnel-le-s de soin travaillant en unités de soins intensifs, ayant été en contact direct avec des personnes infectées, et ayant effectué au moins une procédure de génération d’aérosols, mais qui ont toujours eu des équipements de protection appropriés ont été testé-e-s : aucun-e n’a été positif/ve à la PCR ou à la sérologie pour le covid-19. Cela suggère donc la grande efficacité de ces équipements de protection. Source : BMJ
  • • Persistance du virus dans l’air : Une expérience montre que le virus a persisté dans l’air pendant au moins 3h dans les conditions de l’expérience (milieu très confiné). Ce qui voudrait dire que dans un milieu confiné, il peut sans doute persister dans l’air. Donc notamment dans un bureau de consult, ou une chambre de patient-e-s. Et donc cela justifie que les soignant-e-s portent des masques FFP2 et pas chirurgicaux… et oui. Et ça veut dire aussi qu’il faut aérer à fond les cabinets et les appartements !Et que le risque est quasi nul en extérieur par contre. Source : NEJM
  • Du coup il est fort probable que dans certaines conditions (transports, forte densité de population, hôpital) il y ait une contamination par « aérosols » et pas seulement par « goutelettes » (ça veut dire en respirant le virus directement dans l’air et pas seulement en en mettant sur les mains puis dans les muqueuses). Source : Le Specialiste

Dans un monde idéal, il faudrait

  •  que la population générale ait un masque chirurgical à changer toutes les 3h ; voire un masque FFP2 pour les personnes fragiles/les lieux confinés (les transports en commun…)
  •  qu’évidement tou-te-s les soignant-e-s, caissières, aides à domicile et autres personnes en première ligne, notamment dans des milieux confinés aient un masque FFP2
    Mais nous sommes en pénurie de masques ; c’est la merde, grave… Du coup
  •  les masques FFP2 sont en théorie réservés aux gestes invasifs sur des patient-e-s infecté-e-s (même si on voit parfois des gens dans la rue avec…)
  •  les soignant-e-s portent des masques chirurgicaux quand ils/elles en ont (et parfois des FFP2 périmés des stocks de de la grippe H1N1) ; et/ou les réutilisent après avoir essayé plein de choses pour les désinfecter (j’y reviendrai)
  •  certaines personnes ont aussi des masques chirurgicaux ; et certaines n’en ont pas.
    Les arguments des gens qui sont contre sont :
  •  c’est peu efficace ; certes, mais efficace quand même (50% des particules)
  •  on risque de se toucher le visage/tripoter le masque/le mélanger aux propres… bref, c’est pire si on fait ça : il suffit de l’expliquer
  •  on va se sentir invulnérable et du coup sortir, ne pas respecter les gestes barrières… c’est un peu nous prendre pour des con-ne-s
    Du coup mon opinion (discutable bien sûr) est : en situation de pénurie, si vous n’avez pas de masques chirurgicaux, le masque en tissu DIY est mieux que rien du tout.
    A certaines conditions cependant :
  •  > à faire avec les bons tissus
    Smart Air, Couture et paillettes
    → respecter des règles de base : se laver les mains avant de le mettre, qu’il recouvre bien le visage, ne pas se toucher le visage ni le masque, ne pas mélanger les propres et sales, le changer régulièrement
    → ne pas se sentir protégé par le masque, il doit plutôt nous rappeler de respecter la distanciation sociale et les gestes barrières
    → être conscient-e que c’est du bricolage en attendant mieux (si mieux arrive, on peut rêver)
    On me pose aussi la question du lavage des masques en tissus. J’étends la question aux masques en général (chirurgicaux et FFP2 aussi).
    Plein de techniques sur les réseaux sociaux pour les masques chirurgicaux et en tissu : repassage vapeur, lavage en machine à 30° (recommandé par le CHU de Grenoble) ou à 60°, lavage à la main eau et savon, sèche-linge, trempage dans l’alcool, les laisser dans un coin plusieurs jours pour qu’il n’y ait plus de virus, lampe UV, four, association de ces différentes techniques…
    Désolée, je n’ai pas vraiment de réponse. Pas de données sur la persistance du virus dans les tissus, ce qu’on sait c’est que le virus meurt à une température de 50°. Certain-e-s disent qu’il est évident qu’à 30°c avec du savon ou de la lessive, et en séchant bien après, ça devrait le faire ; d’autres disent que non. Et aucune donnée scientifique.

Superspreaders, l’épidémiologie en 2020

Depuis juin 2020, les journaux français multiplient les articles annonçant la découverte de « clusters », foyers de contamination qui apparaissent ici ou là dès que plusieurs personnes sont visiblement infectées par le virus. On veut revenir ici sur la notion qui vient avec la perspective de la chasse au cluster, celle des superspreaders. On peut penser par exemple à ce cas d’une femme identifiée comme ayant contaminée 71 personnes en ayant pris l’ascenseur…

Deux notions sont d’abord déterminantes, le Ro et le facteur de dispersion K. À propos du COVID-19, il a été et est encore sans cesse question du ratio Ro, qui désigne le taux de reproduction de base d’une maladie. Il indique le nombre moyen de personnes qu’un individu infecté peut infecter à son tour pendant la période où le virus est transmissible (certaines maladies ne sont plus contagieuses une fois les symptômes déclarées). L’idée générale est que si le Ro est inférieur à 1, l’infection ne parviendra pas à se propager et à devenir épidémique ou pandémique. Par contre, si le Ro est supérieur à 1, alors sa capacité de propagation au sein de la population est considérable. Les gouvernements en France et ailleurs évaluent la propogation du virus à partir de ce chiffre, que les médias citent continuellement. Plus le Ro est important, plus le pathogène se répand rapidement.
Un autre chiffre, dont il a été jusqu’ici moins question publiquement, compte dans l’épidémiologie actuelle, c’est le facteur de dispersion K. IL indique comment le nombre de transmissions varie dans une population donnée. Le Ro ne s’applique pas uniformément, une personne infectée va transmettre le virus à 4 personnes, une autre à aucunes, une autre encore à dix personnes ou plus. Dès lors, en couplant les deux mesures, il s’agit de suivre la propagation du virus à partir des moments de transmissions plus importants que d’autre. Les épidémiologues cherchent à repérer les situations où un individu pourrait infecter une grande quantité de personnes, ils parlent alors de superspreading event. Et si un individu transmet le virus à au moins 8 personnes, il est considéré en épidémiologie actuelle comme un superspreader.

L’épidémiologue allemand Christian Drosten évoque dans cette longue citation Ro, K et le superspreading:

Au début de l’épidémie de SRAS-2, on ne savait pas si ce virus se propageait par superspreading, on avait de bonnes raisons de penser que ce n’était pas le cas, car il était très différent du SRAS-1, dans sa réplication. Le terme de superspreading s’est imposé pendant l’épidémie de SRAS-1 en 2003, alors qu’on connaît ce phénomène depuis plus longtemps. Superspreading signifie qu’il y a de grands foyers épidémiques et que les petits clusters ou les petites chaînes de contaminations ne se prolongent pas dans le temps, de sorte que toute l’épidémie est portée par des événements de superspreading. […] Il existe un certain nombre de personnes infectieuses qui contaminent un nombre élevé de personnes.[…] Pour le dire simplement: peu de gens en contaminent beaucoup d’autres et la plupart n’en contaminent que quelques-uns ou aucun. […] Le R a une certaine valeur. Par exemple, dans SARS-2, nous pensons que R=2. Diverses études indiquent qu’il se situe entre 2 et 3,5. Cela dépend un peu de l’environnement, mais disons 2. Autrement dit, celui qui est infecté en contaminera deux autres dans la prochaine génération. Ainsi, tous ceux qui sont infectés en infectent deux autres. Il n’y a personne qui en contamine 4 et il n’y a personne qui n’en infecte qu’un, donc pas de dispersion. Une surdispersion signifie qu’il y a un écart excessif par rapport à cette moyenne. Tellement excessif qu’il y a des valeurs aberrantes. Ce sont les événements de super-spreading. Cela peut signifier que nous avons également un R de 2, mais avec un comportement infectieux complètement différent. Tout simplement parce que quelques-uns en infectent beaucoup et la plupart n’en infectent pas ou n’en infectent que quelques-uns. Mais en moyenne, c’est toujours R=2. […] Avec SARS-2, nous ne savons pas encore ce qu’il en est exactement. Il existe diverses études, que je mentionnerai brièvement, qui suggèrent des valeurs différentes. Mais d’abord, je veux introduire une valeur, c’est ce facteur de dispersion. 

Hennig: k. 

Drosten: Kappa, c’est-à-dire en grec K. Vous pouvez également l’écrire comme un K normal, cela n’a pas d’importance. Donc le facteur de dispersion. Si k=1, la distribution est complètement uniforme. Si k=0: tout va mal. Mais si nous avons un facteur de diffusion compris entre 0,1 et 0,7 ou 0,8, alors vous êtes davantage dans une gamme réaliste.[…] Plus la valeur est petite, plus le déséquilibre dans la distribution est important. Avec une plus grande valeur, nous avons une distribution uniforme. Avec SRAS-1, nous savons que ce facteur de dispersion est d’environ 0,1. Cela signifie que 73% de toutes les personnes atteintes du SRAS contaminent moins d’une personne, mais 6% en contaminent plus de 8. Il y a une bonne explication de ce très faible facteur de dispersion. Ce virus du SRAS doit pénétrer dans les poumons pour déclencher l’infection, et ne se réplique pas dans les voies respiratoires supérieures, mais seulement dans les poumons. Vous pouvez imaginer que si vous avez un virus dans vos poumons, vous êtes très malade et allez à l’hôpital et n’infectez probablement personne d’autre. Mais il y a quelques patients qui ont des poumons pleins de virus et qui ne se sentent pas malades, toussent et circulent alors qu’ils sont malades. Bien sûr, ils contaminent beaucoup d’autres personnes. (extrait de https://inf-covid.blogspot.com/2020/05/bild-stochastique-superspreading-k.html)

Dans son livre Human Extinction and the Pandemic Imaginary (Routledge 2019), l’anthropologue Christos Lynteris montre que cette notion de superspreader joue un rôle décisif dans les approches épidémiologiques contemporaines. Elle légitime certaines opérations biopolitiques et tend à déplacer l’attention des conditions structurelles et des processus qui répandent de multiples façons les infections vers quelques individus qui sont identifiés comme les porteurs clés du virus, responsables de la propagation de la maladie. Effectivement, les superspreaders ont été catégorisé et présenté parfois comme des individus “plein de virus” et capable d’infecter un grand nombre de personnes. Ils sont dépeints comme des individus hyperinfectieux qui répandent à toute vitesse la maladie. Cette implication d’individus particuliers dans la propagation d’une infection bascule vite vers la mise en accusation de leur responsabilité dans la circulation de la maladie.

De fait, si au départ ce concept est une hypothèse dans le champ de l’épidémiologie, il s’incarne vite dans des figures identifiables. L’anthropologue Priscilla Wald raconte par exemple, dans l’histoire de ce déplacement, le rôle joué par la dîte “Typhoid Mary”, alias Mary Mallon, une cuisinière immigrée irlandaise acusée d’avoir apporté la fièvre typhoide aux États-Unis au début du vingtième siècle. Au contraire des superspreaders contemporains involontaires, elle était accusée d’avoir conscience d’être une porteuse saine répandant la maladie, de la même façon qu’on accusait les untorelli de semer la peste en Lombardie. “Typhoid Mary” était une icône des discours sur les épidémies. Elle fut identifiée, traquée, par l’épidémiologue Georges Soper, et resta 23 ans en semi-quarantaine sur North Brother Island près de New York (un court texte de Soper vient de sortir aux éditions Allia et sera suivi en septembre 2020 de son livre “Typhoid Mary”).

Selon Priscilla Wald, ce personnage souligne l’interdépendance entre “la responsabilité sociale et l’individualisme bactériologique”, ou ce que selon Christos Lynteris on peut appeler “la biosocialité bactérielle de la condition moderne”.

Pendant l’épidémie de SARS, en 2003, le Docteur Liu Jianlun a incarné une autre figure de superspreader. Selon la reconstruction à posteriori des événements, il a séjourné une nuit dans la chambre 911 du métropole Hotel à Hong-Kong le 21 février 2003. 13 autres personnes furent infectées cette nuit-là dans le même hôtel. D’après les documents de l’OMS sur l’épidémie de SARS, “l’hôtel métropole, dans Kowloon à Hong-Kong, a été un exemple d’accélération de la propagation internationale d’une maladie infectieuse” en répandant le virus dans plusieurs pays du monde. Les experts de l’OMS retracaient un hotpost dans la cabine d’ascenseur de l’hôtel (dû sans doute à des éternuements ou des sécrétions salivaires). 13 à 20 autres personnes séjournant dans l’hôtel auraient été en contact avec le virus et infecté. Elles l’auraient ensuite transporté à divers endroits du monde. Ici, dans ce que Lynteris voit comme un exemple assez typique de la réflexion épidémiologique, une forme de raisonnement médico-légal applique une règle de causalité directe à la propagation du virus, par réduction des interactions et des événements, et permet d’élaborer à partir de là des scénarios utilisables de propagation du virus. Il est déduit de cet événement que les 8 100 personnes atteintes du SARS peuvent être ramené, en dernière instance, au patient zéro qu’est le docteur Liu. Un des dirigeants du CDC américain le raconte comme tel:


” Nous avons établi un diagramme, étudié les données rassemblées par beaucoup de détectives très actifs à travers le monde. Nous avons ensuite cartographié les cas déclarés dans chaque pays, et tracé ensuite le cheminement de la maladie à partir de l’endroit où chaque cas avait été infecté. Toutes les lignes convergeaient vers Hong-Kong, et plus spécifiquement, vers le Métropole hôtel! C’est un cas qu’une carte suffit à exprimer plus efficacement que des milliers de mots”. (C. Lynteris, Human exinction and the Pandemic Imaginary, p.81. https://www.routledge.com/Human-Extinction-and-the-Pandemic-Imaginary/Lynteris/p/book/9780367338145 )

Pour Christos Lynteris, la figure de tels superspreaders participe à transformer les raisonnements épidémiologiques et s’intègre plus largement dans l’imaginaire des épidémies. De fait, le récit via la figure d’un superspreader transforme l’apparition d’une maladie infectieuse. De processus sociaux et écologiques, on en arrive à un événement individualisé à partir duquel retacer un cheminement linéaire et réduit de la circulation de l’infection. L’apparition d’une maladie est identifiée à partir de quelques individus infectés qui acquièrent alors presque immédiatement le statut de cause explicative. Les superspreaders catalysent dans cette perspective la contagion globale, un seul événement suffit à initier la chaine des infections suivantes, ce qui permet en retour de transformer le risque de pandémie en un risque existentiel individualisé. Les superspreaders apparaissent alors comme la condition de possibilité des pandémies à venir.

Dans un article publié dans la revue Nature en novembre 2005,“Superspreading and the Effect of Individual Variation on Disease Emergence”, les auteurs Lloyd Smith et Al’s (cités par Lynteris) affirment que le superspreader n’est pas une figure réductible à l’épidémie de SRAS mais est au contraire un élément fondamental des contagions infectieuses. Même s’ils reconnaissent le rôle de facteurs environnementaux dans la propagation d’une infection, ils présentent dans cet article une image très individualisée des superspreaders. Ils relèvent notamment “pour des infections comme le SRAS, des éruptions majeures arivent quand la maladie touche le jackpot en infectant un superspreader” (p82).

Lynteris invite à faire très attention à ce genre d’affirmation, elle présuppose qu’un individu puisse être un superspreader avant même d’être infecté par une maladie, comme si une certaine catégorie d’individu pouvait être décrite comme étant des superspreaders attendant d’être infecté.

Or, dire qu’un superspreader est infecté, cela revient pourtant à la même chose que le fait qu’une maladie touche un enfant, une femme, un passant, un étudiant, etc. La centralité du superspreader tend à affirmer une pré-disposition biologique ou sociale, un comportement pré-existant qui rendrait plausible le fait que tel individu devienne un superspreader dans certaines circonstances. Cette capacité semble presque pré-existante. Il est évident que la transmissibilité d’un pathogène varie d’une personne à l’autre, que ce n’est pas un processus homogène, et selon les circonstances un individu peut en arriver à infecter un groupe plus ou moins large de personne. Mais on ne peut réduire ce phénomène à des formes d’exeptionnalité qu’aurait certains individus seulement.

Dans le cas du SRAS, Lynteris rapporte deux autres exemples qui tendent à jouer ce rôle. Il a été établi que près de 300 personnes ont été infecté par le SRAS dans les appartements de l’immeuble Amoy Gardens à Hong Kong. Le superspreader dans ce cas a été identifié comme étant un homme de 33 ans, venu à Hong Kong pour être traité à l’hopital d’un problème rénal. Dans la nuit du 14 mars 2003, cette personne dort chez son frère dans l’immeuble E de l’Amoy Garden. Il est affecté de diarrhée toute cette nuit là. Et d’après l’OMS et d’autres articles, (https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMoa032867) les trappes d’aération des salle de bains de cet immeuble étaient défectueuses, et un nombre important de germes infectieux se seraient répandus par l’évacuation des toilettes dans les autres toilettes de l’immeuble entrainant la contamination d’au moins 187 personnes. Même si la personne est affectée d’une forte charge virale, on ne peut la blâmer directement, et ne pas mettre en cause les défauts de l’infrastructure de l’immeuble en question. Il n’est pas responsable du grave dysfonctionnement des canalisations de l’immeuble. Lynteris rapporte un troisième cas aux conclusions similaires. Un travailleur d’un des aéroports de Hong-Kong a été identifié comme un superspreader après son hospitalisation à l’hopital Prince of Wales le 5 mars 2013. Il y aurait contaminé un grand nombre de personnes. Là encore, cela ne tient pas à de mystérieuses capacités qu’aurait cette personne, mais au fait qu’il a été traité par un nébulliseur, qui transforme une préparation médicamenteuse en aérosol. Ici, son utilisation a provoqué la diffusion dans l’air des germes infectieux. La contagion repose dans sur un traitement inadéquat et sur l’absence de précautions prises dans cet hopital (faute de moyens notamment).

Si l’on porte trop attention aux superspreaders, on manque la mise en cause plus large des causalités infrastructurelles, écologiques, etc, qui favorisent la propagation d’une maladie infectieuse. Les études sur les superspreaders ont des conclusions explicites. L’article dans la revue Nature cité par Lynteris conclut d’ailleurs:


” Le contrôle des maladies infectieuses peut diminuer ou favoriser les capacités infectieuses des individus. Des individus atteints devrait réduire leurs contacts non-essentiels, ou les gouvernements imposer des mesures de quarantaine sur certains individus”.(p85)

Pour Lynteris, ces déplacements de focus sont exemplaires des régimes de préparations actuelles face aux pandémies marqué par les transformations néo-libérales et les logiques d’individualisation qui les soutiennent. Les conditions socioéconomiques et d’autres facteurs disparaissent de l’analyse quand tout est observé par l’identification de superspreaders. En se concentrant sur les superspreaders plutôt que sur la sur-contagion, le supespreading, un problème de santé devient un problème de biosécurité. Dans le cas de l’Amoy Garden ou de l’hopital, si on ne met pas en cause les infrastructures ou le sous-financement des hopitaux publics pour mettre l’emphase sur des individus particuliers dans la propagation de la maladie, on perd de vue les conditions de possibilités de sa propagation.

Ce que l’on peut savoir du virus en démonologie

Jason Bahbak Mohaghegh, auteur de Omnicide, Mania fatality and the future-in-delirium, décrit 11 principes de la science des démons qui peuvent nous apprendre ce que c’est le virus du COVID-19. C’est écoutable sur le site de son éditeur Urbanomic:

https://www.urbanomic.com/podcast/plaguepod-bonus-principles-of-coronademonology/

Urbanomic · PlaguePod Bonus Coronademonology

Comme c’est anglais, on essaie ci-dessous d’en faire une traduction approximative (faute du texte sous les yeux).

Jason Bahbak Mohaghegh’s Omnicide offers readers a view into a unique philosophy of delirium, mania, and vitalist annihilation: the startling revelation that everything that is, should not be. Omnicide is a singular kind of taxonomy, a teratology of thought-creatures that dovetails around his chosen writers, from the revelatory self-abnegation of Forugh Farrokhzad to Sadeq Hedayat, the poète maudite of modern Iran. These and other “poets of the lost cause” come together in a compelling book that is a strange hybrid of Aristotle’s Categories, Borges’s Book of Imaginary Beings, and the Necronomicon.
—Eugene Thacker, author of Infinite Resignation and In the Dust of This Planet


  1. Les démons agissent à travers les désirs. Les démons qui sortent des lampes ou d’ailleurs apparaissent avec des invitations, des offres, ils interrogent les désirs et les envies de ceux à qui ils s’adressent. Et puis là se loge le piège. Les démons devant la psychanalyse, ils profitent du fait que les humains comprennent mal leurs propres désirs. Un démon est souvent dépeint comme menteur, traitre, mais en fait, si l’on repense bien aux histoires de démons, il est plus honnête que n’importe qui. Il propose un accord, fait signer un contrat, il en indique les termes exacts mais il parie en vérité sur l’erreur humaine qui va faire prendre la mauvaise décision à son interlocuteur. Chaque fois, les humains face au démon découvrent qu’ils ont mal choisi. Dans l’Islam, les démons sont même appelés “ceux qui donnent les choix”. Les démons ne corrompent pas, ils forcent les humains à voir la folie de leurs propres désirs.
    Le virus est démoniaque en ceci qu’il nous met face à notre propre catastrophe, l’espèce humaine ne se comprend pas, le virus révèle un gouffre sous nos pieds.
  2. Les démons choisissent leurs cibles aléatoirement, selon les circonstances, et non pas par la providence divine. C’est un honneur comme une malédiction que d’être choisi par un démon. Un démon prépare un sort spécial, une méthode particulière, chacun est enfermé d’une façon singulière.
    Le virus a des impacts très différents selon les personnes. Certains deviennent cyniques, d’autres se rendent, se désespèrent. Le virus n’agit pas telle une loi universelle, qui s’applique à tous uniformément. Son action est fractale, passe par une multiplicité d’émotions.
  3. Les démons sont souvent vampiriques, et le virus a quelque chose d’une méthode vampirique. On oublie toutefois souvent qu’à l’origine des histoires de vampire, leur morsure n’était pas douloureuse mais relevait de l’extase. Le plaisir associé à la morsure était problématique, dangereux. On oublie aussi que a présence des vampires explose quand chutent les empires, quand la paranoïa grandit. Les vampires forment une royauté alternative. Après tout, la succession des rois passe par la ligne du sang. Les vampires installent une contre filiation.
    Le virus a une influence vampirique. Tel un vampire, il nous transforme en lui-même. Il rend obsolète toutes nos identités antérieures, toutes nos perceptions politiques d’avant, il montre combien la réalité n’était peut-être qu’un château de cartes. De plus, dans toutes les périodes vampiriques, certains (peu nombreux mais qui existent quand même) choisissent l’euphorie, cherchent la morsure et trouvent joyeux de répandre la contagion.
  4. Les démons ont tous un pouvoir spécifique. Ils ne sont pas omnipotents, tout puissants comme les dieux. Certains démons lévitent, lisent les esprits, utilisent les éléments naturels. Certains séduisent.
    Le virus a des modalités très particulières. Il n’affecte pas tous les organes, lance certaines conséquences et pas d’autres. Il agit d’une certaine façon. Son pouvoir est partiel, le virus n’est pas un maître absolu du mouvement mais l’expert d’une école et d’une certaie espèce animale.
  5. Les démons sont amorphes, ils maitrisent l’art du camouflage. Les dieux ont des temples mais les démons ont des idoles. Elles sont portables, transportables, peuvent être caché et circulent ainsi facilement. Les démons suscitent la peur des petites choses, de la morsure d’une araignée à celle du serpent.
    Le caractère impercetible du virus est frappant, et il se métamorphose constamment.
  6. Les Démons nous forcent à vivre avec eux. Beaucoup parlent du Virus comme un tout ou rien : vous l’avez ou non, retour à la normale ou non, suspension ou autre chose. En fait cela recouvre diverses possibilités. Le virus peut devenir saisonnier, avoir des retours cycliques, ou provoquer des effets à long termes, sur toute la vie de ceux qu’il touche peut-être.
    Il y a cette histoire, celle d’un marocain, qui croyait avoir marié un Djinn. Il disait que la femelle djinn était entré chez lui et l’avait forcé à un mariage infini. Chaque soir il dressait la table pour elle, enfermé dans cette obligation. Le virus pourrait être en train de nous enfermer.
  7. Les Démons parfois sauvent le monde. Les sociétés païennes étaient bien plus complexes que les nôtres dans leur orchestration du bien et du mal. Dans plusieurs histoires, les démons surgissent à la fin et sauvent l’univers.
    Le démon Samael, qui régit le désert, est parfois vindicatif contre les dieux archaïques. Mais si certaines nuits, les dieux sont enfermés, il arrive parfois à les sauver. Dans le cinéma postmoderne (blade runner, matrix, etc.), la figure de l’élu revient souvent, le protagoniste est lointain et surgit pour sauver la situation. Dans une nouvelle de José Saramago, un démon surgit, il protège le royaume et le subvertit. Son action est amorale, menace ou rédemption, ou les deux à la fois. C’est toute la supériorité du mal sur le bien. Le bien ne peut jamais faire le mal s’il ne veut pas perdre sa pureté. Le mal, lui, connait le bien, et il peut faire le bien, surtout si cela convient à ses plans.
  8. Les Démons agissent souvent par des actes faux. Les Djinn aiment les échappes, les pièges, les faux espoirs. Ils accordent la liberté pour mieux enfermer ensuite. Ils jouent avec leurs proies comme les chats avec les leurs. Plus on avance, plus les démons nous piègent, sans voie de sortie.
    Le Virus nous force à agir, à tout repenser, à discuter de toutes les décisions politiques, tout en nous cachant combien nous sommes pris dans une situation en vérité sans fin. Cela le rend démoniaque par définition.
  9. Les Démons se cachent derrières les accidents. En Iran, les démons sont les premiers accusés quand un objet disparaît ou est au mauvais endroit. Henri Michaux dans “terre de magie” parle des actes manqués, des oublis comme des actes de magie qui délibérément nous perdent.
    Le Virus se masque lui-même derrière le visage de la contingence, de la chance ou de la malchance, derrière toutes sortes de choses en vérité guidées par le démon.
  10. Les Démons vous font parler à vous mêmes. Ils sont maitres des possessions, des exorcismes, et la plupart des gens enfiévrés deviennent délirants. La schizophrénie est associée au fait d’entendre des voix. Le démon joue avec la reconnaissance de ce qui est. Il force à maugréer, à murmurer, nous envahit d’une voie seconde. La voix des autres nous infiltre.
    Le virus pourrait être une voix externe? Telle une voie méconnue de nous-mêmes, et peut-être devrait-on dire “nous”?
  11. Les Démons font sortir les meilleurs talents de ceux qui content des histoires. Souvent, les Démons sont représentés devant des personnes endormies qu’ils ne laissent plus bouger. Un conteur d’histoire provoque des cauchemars. Un conteur d’histoire, causent des cauchemars.
    Les signes du démons contraignent nos pensées, les démons se nourrissent de l’âme. On dit parfois “to be pressed by the black” (être pressé par la noirceur). Les démons sont la pollution de l’univers lui-même. Ils sont les fantômes qui vivent sous l’escalier, la punition morale, ceux qui hantent et empêchent la paix du sommeil.

Quelques notes sur les vagues pandémiques

Le point de vue épidémiologique sur la société
Le point de vue épidémiologique porte moins sur l’opposition entre individu et société, que sur l’enchevêtrement global dans lequel chacun d’entre nous vit. Chaque organisme est un médium de transmission d’information – des idées au virus – et se trouve définie par les relations qui le relient ou non à d’autres. Nous faisons face à un risque « collectif ». La perspective épidémique change notre perception de la subjectivité, loin de toute conception individualisante, et amène à la conception de responsabilités dans la contagion auxquels personne n’échappe. L’important se joue moins dans l’expérience singulière que dans les rapports que nous entretenons avec la réalité biologique et chimique sous-jacente qui nous met tous et toutes en lien. L’image d’une totalité inter-dépendante, dans laquelle nous sommes irrémédiablement plongés, va rester longtemps avec nous. (https://strelkamag.com/en/article/18-lessons-from-quarantine-urbanism)

Deux récentes études scientifiques affirment que le COVID-19 sera parmi nous pour longtemps, 18 à 24 mois au moins. Des modélisations économiques dressent le même constat.

Ni en France ni ailleurs, une seule période de « distanciation sociale » renforcée ne sera donc suffisante. Il faut au contraire envisager des surgissements récurrents de pics épidémiques de plus ou moins grande ampleur, esquissant pourtant une seule et même pandémie, une même vague virale. Les gouvernements n’annoncent qu’à demi-mots un telle durée, pour maintenir la stratégie du peu à peu et de l’étape par étape qui ne montre le temps long qu’au coup par coup. Comme le soulignait l’historien Stephane Audoin-Rouzeau :

Le propre du temps de guerre est aussi que ce temps devient infini. On ne sait pas quand cela va se terminer. On espère simplement – c’est vrai aujourd’hui comme pendant la Grande Guerre ou l’Occupation – que ce sera fini « bientôt ». Pour Noël 1914, après l’offensive de printemps de 1917, etc. C’est par une addition de courts termes qu’on entre en fait dans le long terme de la guerre. Si on nous avait dit, au début du confinement, que ce serait pour deux mois ou davantage, cela n’aurait pas été accepté de la même façon. Mais on nous a dit, comme pour la guerre, que c’était seulement un mauvais moment à passer. Pour la Grande Guerre, il me paraît évident que si l’on avait annoncé dès le départ aux acteurs sociaux que cela durerait quatre ans et demi et qu’il y aurait 1,4 million de morts, ils n’auraient pas agi de la même façon. Après la contraction du temps initiale, on est entré dans ce temps indéfini qui nous a fait passer dans une temporalité « autre », sans savoir quand elle trouvera son terme. (https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/120420/stephane-audoin-rouzeau-nous-ne-reverrons-jamais-le-monde-que-nous-avons-quitte-il-y-un-mois?onglet=full)

Dans l’article du New York Times, pour les scientifiques cités (le Docteur Lipsitch), une analogie est possible entre la prévision météorologique et la modélisation épidémiologique. On ne peut changer le temps qu’il fait (sauf à parier sur la géo-ingénierie du climat mais passons). La météo et la modélisation d’une épidémie sont des prévisions mathématiques, à partir de la physique et la chimie pour la première, de l’étude de la propogation de l’infection pour la seconde. Si on ne peut changer le temps ni empêcher l’épidémie, on peut influencer les effets à venir du virus, par nos comportements et nos réponses dans tous les domaines (sociaux, économiques, politiques, etc.). Comme le souligne Bruno Latour, on peut modifier le degré de virulence du virus:

Et bien sûr, malgré le barouf autour d’un « état de guerre » contre le virus, celui-ci n’est que l’un des maillons d’une chaîne où la gestion des stocks de masques ou de tests, la réglementation du droit de propriété, les habitudes civiques, les gestes de solidarité, comptent exactement autant pour définir le degré de virulence de l’agent infectieux. (https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/25/la-crise-sanitaire-incite-a-se-preparer-a-la-mutation-climatique_6034312_3232.html)

Le Dr. Lipsitch, à l’université du Minnesota, a établi différentes possibilités des suites de la vague de covid. Son équipe décrit trois possibilités:

  • Scénario 1 : des pics et des vallées. Un premier pic initial (celui que l’on connaît actuellement) est suivi d’autres pics à plus ou moins brève échéance, dont l’intensité diminuent peu à peu pendant un an ou deux.
  • Scénario 2 : dévastation automnale. Ce schéma suppose que le pic actuel sera suivi d’une courte pause à l’été mais reviendra à l’automne ou l’hiver avec bien plus de virulence et de force. Ce modèle reprend le même processus que la grippe espagnole, qui touchait peu de personnes au printemps (seulement les « personnes vulnérables ») mais était revenue à l’hiver affectant cette fois absolument tout le monde et provoquant entre 20 et 50 millions de morts.
  • Scénario 3 : une fin sans fin. Ici, le pic actuel serait le plus fort choc viral, aux effets les plus durs. Il serait suivi d’une lente décrue avec le retour de pics mais plus faiblement, jusqu’à ce qu’à la longue (plusieurs années quand même) le virus disparaisse.

Impossible selon eux de savoir quel scénario va primer, mais quoiqu’il en soit le virus ne disparaît pas avant 18 à 24 mois, quand bien même un vaccin miraculeux est trouvé dans les 12 prochains mois. D’autres modélisations scientifiques appuient ces prévisions, notamment la perspective de pics et vallées à intervalles plus ou moins réguliers et proches. Dans l’étude, ils modélisent aussi la trajectoire du virus en fonction des mesures de « distanciation sociale » appliquées:

Dans ce modèle, des mesures de « distanciation sociale » sont appliquées (telles qu’on les a connu pendant le confinement des derniers mois, mais éventuellement différentes voire plus locales) dès que le nombre de personnes infectées augmente à nouveau de façon notable et que les services hospitaliers sont à nouveau surchargés. Les cas diminuent, les mesures sont arrêtées, le nombre de personnes touché diminue à nouveau (le graphe suppose une certaine efficacité des mesures et en effet beaucoup des modèles montrent que le confinement a fortement diminué le nombre de personnes touché). Le second graphe en vert symbolise les progrés possibles de l’immunité collective avec ce genre de rythme, elle devient importante à partir de 2022…

Un autre graphe imagine un scénario similaire mais en supposant que les capacités des services hospitaliers aient eu le temps de doubler:

Dans tous les cas envisagés, le temps de progression de l’immunité collective est similaire et progresse conséquemment vers 2022 (en supposant, ce qui n’a encore rien de sûr, qu’elle existe bel et bien pendant une durée suffisamment longue).

Un autre épidémiologue allemand pointe un contre-effet complexe des mesures de « distanciation sociale » : le paradoxe de la prévention. En Allemagne, les mesures de prévention ont été adopté très tôt, et des tests massifs ont pu être pratiqué un peu partout dans le pays. D’après les chiffres, c’est également un pays où les capacités d’accueil en réanimation sont très importantes, et les services hospitaliers possèdent une grande quantité de respirateurs artificiels. En Allemagne, il semble que jusqu’à maintenant la pandémie a été contenu et relativement maitrisé. Pour cet expert allemand, il y a un contre-coup de ce succès:


« People are claiming we over-reacted, there is political and economic pressure to return to normal. The federal plan is to lift lockdown slightly, but because the German states, or Länder, set their own rules, I fear we’re going to see a lot of creativity in the interpretation of that plan. I worry that the reproduction number will start to climb again, and we will have a second wave. » (https://www.theguardian.com/world/2020/apr/26/virologist-christian-drosten-germany-coronavirus-expert-interview)
(Les gens disent que nous avons sur-réagi, il y a une pression politique et économique pour que tout retourne à la normal. Le plan fédéral est de lever les mesures de confinement peu à peu, mais du fait de la structure fédérale allemande, les Lander fixent leurs propres règles. Je crains que l’on ait sous eu beaucoup de créativité dans l’interprétation du plan fédéral. J’ai bien peur que le taux de reproduction du virus (le fameux Ro) remonte à nouveau dans les prochaines semaines et qu’on affronte une seconde vague.)

Que l’on parle de paradoxe de la prévention ou non, ces craintes désignent toute la difficulté de la situation présente.

En mars, peu avant le confinement, le président français Macron se montrait dans les salles de théâtre en disant tout va bien. Rien n’était fait ou presque. Avec l’Italie juste à côté, revirement soudain de situation et un confinement massif est brutalement décidé (rarement on aura vu tant de volatilité dans les décisions des gouvernements ). Ni Macron ni d’autres ne se souciait d’écouter les alertes et les craintes liées au virus bien avant mars. Frederic Keck dans son travail d’anthropologie insiste beaucoup sur le travail des sentinelles, particulièrement à Hong Kong où virologues et ornithologues pistent constamment les signes d’apparition d’une nouvelle épidémie. Évidemment, dans les dernières années, beaucoup de financements de tels laboratoires de suivi des possibles pandémies ont été coupé, notamment aux États-Unis.

En même temps, indépendamment des habituelles politiques de l’autruche des autorités gouvernantes, on peut se demander si le confinement du 16 mars aurait pu être décidé en janvier ou début février. La situation en Italie a rendu visible la gravité potentielle du virus, et a participé à rendre légitime les décisions de confinement, d’autant plus que l’ensemble des pays du monde ont à quelques jours près pris des décisions similaires. Depuis peu, on a un processus inverse, avec des manifestations aux États-Unis qui exigent le déconfinement, d’autres en Allemagne, et beaucoup de discours qui insistent sur l’urgence de redémarrer au plus vite l’économie. On est passé de « c’est une petite grippe » au confinement parce que « nous sommes en guerre ». Maintenant au nom de l’économie on tend à l’idée que « le remède est pire que le mal ».

Les gouvernants semblent décider des mesures à suivre à partir de cette politique de ce qui est acceptable ou non, de ce qui peut être fait du point de vue de la gestion des populations. Ces opinions, ils travaillent activement à les produire et les faire aller dans leur sens. Au début du confinement, les journaux multipliaient les articles sur la gravité du virus. Maintenant, les mêmes multiplient les articles sur la crise économique.

Dans son texte du 13 avril dernier, Jerome Baschet évoque la prise de position des zappatistes dès les débuts de la pandémie:

Alors que le président mexicain affichait jour après jour son déni de la gravité de la maladie et son refus de toute mesure sérieuse de prévention et de protection, les zapatistes du Chiapas ont surpris par la précocité et la clarté de leur réaction. Dans son communiqué du 16 mars, l’EZLN déclare l’alerte rouge dans les territoires rebelles, recommande aux conseils de bon gouvernement et aux communes autonomes de fermer les caracoles (centres régionaux) et invite les peuples du monde à prendre la mesure de la gravité de la maladie et à adopter « des mesures sanitaires exceptionnelles », sans pour autant abandonner les luttes en cours. (https://lundi.am/Qu-est-ce-qu-il-nous-arrive-par-Jerome-Baschet)

Il y a une grande puissance collective dans la possibilité de prendre une telle décision, de décider de façon autonome, indépendamment de ceux qui décident ce qui est interdit ou autorisé. C’est une grande part de ce qui manque actuellement, une capacité à percevoir et savoir ce qui est en train d’arriver sans dépendre directement des décisions et évaluations gouvernementales. La visibilité du virus, la possibilité que tout un chacun soit contaminé, ne doit pas dépendre seulement des mesures de « distanciation sociale » en cours ou non.

18 thèses depuis la quarantaine (B. Bratton)

Le chapeau en moins nous reproduisons ici une traduction rapide d’un texte de Benjamin Bratton sur la pandémie actuelle, publié le 3/4/2020 sur Strelka Mag: https://strelkamag.com/en/article/18-lessons-from-quarantine-urbanism

Des conditions pré-existantes
Le sentiment d’urgence est palpable. Mais, plutôt que de nommer ce moment un état d’exception, on peut le percevoir plutôt comme temps de révélation des conditions pré-existantes. Les conséquences de la mauvaise anticipation, du sous-financement des systèmes de santé, des réflexes isolationnistes et protectionnistes ont des conséquences explicites. La vigilance devrait porter moins sur l’exception, ce qui change par rapport aux conditions habituelles, que contre tout retour des pathologies et problèmes qui apparaissent clairement, et ainsi habiter les difficiles possibilités de changement.

Le point de vue épidémiologique sur la société
Le point de vue épidémiologique porte moins sur l’opposition entre individu et société, que sur l’enchevètrement global dans lequel chacun d’entre nous vit. Chaque organisme est un médium de transmission d’information – des idées au virus – et se trouve définie par les relations qui le relient ou non à d’autres. Nous faisons face à un risque « collectif ». La perspective épidémique change notre perception de la subjectivité, loin de toute conception individualisante, et amène à la conception de responsabilités dans la contagion auxquels personne n’échappe. L’important se joue moins dans l’expérience singulière que dans les rapports que nous entretenons avec la réalité biologique et chimique sous-jacente qui nous met tous et toutes en lien. L’image d’une totalité inter-dépendante, dans laquelle nous sommes irrémédiablement plongés, va rester longtemps avec nous.

L’expérimentation à toute allure des formes de gouvernance
On ne verra pas souvent un tel tâtonnement et une telle expérimentation dans les formes de réponses gouvernementales. Le virus est la variable déterminante, et on voit à toute vitesse comment diférents systèmes de gouvernementalité y répondent, selon leurs moyens et leurs traditions. Le Brésil échoue, Singapore semble réussir, l’Iran connaît une catastrophe terrible, Hong Kong s’en sort bien. Par certains côtés, la centralisation du pouvoir et du contrôle fonctionne, par d’autres, elle conduit à des échecs massifs. Certains aspects du libéralisme occientale ont bien marché pour répondre au virus, alors que d’autres plongent les sociétés dans un étourdissement incohérent et vague. Chaque gouvernementalité subit toutefois les mêmes épreuves au même moment, et on en voit immédiatement les résultats.

Gouverner par modélisation
Partout, les villes ou les gouvernements nationaux interviennent à partir des informations qu’ils possèdent ou non, ou qu’ils ignorent. Les plus adroits s’appuisent sur des évidences empiriques et des modèles de prédictions de la situation, et décident à partir de là. D’autres s’appuisent sur des données trop diverses ou trop peu fiables pour savoir ce qu’il se passe exactement, et donc ce qu’il leur faudrait faire. Il semble que la collecte de données statistiques bien mises en ordre, rigoureuses et lisibles dans des modèles fiables soit centrale dans l’élaboration des politiques de gouvernementalité publiques et cela va se renforcer longtemps après le virus. Nous avons des moyens, mais nous avons utilisé ces technologies pour des usages bien moins importants (la publicité, les controverses, les affectations,…).

Le plan de perception est brisé
Les tests construisent le « plan de perception » du gouvernement des modélisations épidémiologiques. Sans eux, les modèles ne permettent que des spéculations, mais est-ce qu’on les voit bien ainsi? Les entrepreneurs des Villes Intelligentes nous ont appris à penser les appareils de détection comme des puces électroniques dispendieuses, et les politiques sociales-démocrates pensent la santé publique dans des termes de soin thérapeutiques en dehors des questions de technologies. Chaque approche passe à côté de l’enjeu. Tester et détecter sont les mêmes choses. Plus de tests permet une meilleure détection, ce qui construit de meilleurs modèles, ce qui permet de meilleurs politiques de santé publique. Une planification inadéquate, une capacité à tester manquée, la modélisation est impossible, et tout autant une gouvernance efficace. Les villes qui semblent avoir passé les tests sont celles qui ont permis de réduire la courbe épidémique. Les villes qui ont échoué dans leurs capacités de détection et de percetion transforment leurs palais des congrès en morgue temporaire.

“Surveillance” n’est pas le bon mot
La façon dont nous définissons, interprétons, discutons, déployons et résistons à la “surveillance” a changé de manière décisive. Il y a quelques semaines, un autre universitaire m’a fait valoir que les gens devraient résister au dépistage du virus parce que le fait d’acquiescer ne faisait qu’encourager la “biopolitique du Big Data ». Il a même dit à ses étudiants de refuser les tests et il maintient encore cette position. L’année dernière, il bénéficiait d’une plus large audience, mais peu le verraient exactement de cette façon maintenant. Les gens voient à nouveau le potentiel étouffé de ces technologies. Reconstruire l’infection en traquant les téléphones peut être un outil important, malgré la confrontation directe avec les principes de l’anonymat libertaire. La vision épidémiologique de la société change la conversation sur ces questions. Le débat n’est pas facilité, mais il s’ouvre de manière importante. C’est une erreur d’interpréter de manière réflexive toutes les formes de détection et de modélisation comme de la “surveillance” et toutes les formes de détection et de modélisation comme de la « surveillance », et toutes les formes actives de gouvernance comme du “contrôle social”. Nous avons besoin d’un vocabulaire différent et plus nuancé.
 
L’automation est résiliente
D’abord en Chine et maintenant dans chaque ville dans la mesure où elle peut le supporter, les plateformes numériques et leurs capacités de livraisons maintiennent intact le tissu social sous-pression. En réponse au virus, les magasins sont fermés, les rues sont vides, et pourtant la vie continue. Des centaines de millions d’individus enfermés dans leur maison continuent à s’encapsuler dans leur vie privée, à faire leurs courses sur leur téléphone et à manger ce que la personne + l’usine alimentaire à la fin de l’application apporte à leur porte. Avec les relais de commande automatisés, des vagues d’administrateurs systèmes et de coursiers font bouger le monde quand le gouvernement ne peut pas le faire. Ce faisant, les chaînes d’automatisation sont devenues une sphère publique d’urgence. Parfois, l’automatisation n’est pas la fragile couche virtuelle au-dessus de la ville solide, mais plutôt l’inverse.
 


Essentialisme stratégique
Avec la fermeture des villes, seules les parties jugées essentielles restent ouvertes pour permettre ces relais de subsistance. Nos sociétés sont réduites aux simples fonctions de l’alimentation, du soin et des communications, un peu comme sur une base lunaire. Les centres-villes sont devenus des zones d’exclusion humaine, laissées à une négligence sereine. Pendant ce temps, en ligne, les organisations continuent de se présenter comme des versions virtuelles improvisées d’elles-mêmes : télémédecine, sports simulés, intimité métadiscursive, éducation et conférences en ligne, etc. Les chaînes d’approvisionnement sont mises en doute pour avoir laissé les besoins essentiels vulnérables sans capacité de secours. Le mode de verrouillage de l’urbanisme à l »échelle de la planète est une compression inégalée des aspects les plus essentiels de ses interdépendances industrielles : signal, transmission, métabolisme.
 
Quarantaine de luxe entièrement automatisée contre confinement solitaire
Nous nous adaptons mal aux psychogéographies de l’isolement. Nous apprenons un nouveau vocabulaire, comme “conception de bâtiments conformes à la distanciation sociale”. “Quarantaine” signifie une sorte de statut indéterminé suspendu. Il s’agit d’une sorte de limbes. Les jours se transforment en semaines. La suspicion officielle qu’une personne peut représenter un risque pour les autres se maintient même après l’assouplissement des règles de quarantaine. Pendant ce temps, nos habitats immédiats sont définis par de nouvelles relations paranoïaques entre l’intérieur et l’extérieur. Si la quarantaine générale dure très longtemps, certains de ces modes de relations deviendront permanents. À mesure que les équipements qui étaient autrefois des lieux dans la ville sont transformés en applications et appareils à l’intérieur de la maison, l’espace public est évacué et la sphère “domestique” devient son propre horizon.



L’indistinction des camps et des bunkers
Tout autour de nous, nous voyons les camps et les bunkers changer de place. La clôture vous empêche-t-elle d’entrer ou de sortir ? La barrière qui maintient le danger perçu contenu (un camp) par rapport à celle qui le maintient à l’extérieur (un bunker) se révèle être finalement une même forme architecturale. Sur une journée, nous voyons des voyageurs débarqués à l’aéroport O’Hare de Chicago entassés dans un couloir en attendant d’être contrôlés pour leur retour aux États-Unis, s’infectant probablement les uns les autres. Nous voyons également des images de clubs londoniens bondés avec des foules visuellement similaires de fêtards, qui s’infectent certainement les uns les autres. Le premier est un goulot d’étranglement infrastructurel, tandis que le second est une expérience culturelle coûteuse, mais le virus s’en moque. Il se reproduit aussi bien dans l’un que dans l’autre. À la maison, les pièces sont transformées en habitats d’astronautes et les interfaces avec le monde extérieur sont transformées en “livraison sans contact”. Nous mettons en scène nos propres camps ou bunkers dramatiques comme scénario de la vie quotidienne.
 
L’habitude de se serrer la main
Les formes de base de l’intimité sociale et de la confiance, comme le fait de se serrer de main, sont suspendues et renégociées. Le lien de la poignée de main signifiait autrefois la confiance personnelle par le toucher, mais aujourd’hui, si un étranger vous offre sa main exposée, vous le trouverez profondément indigne de confiance. Ceux qui refusent de saisir le changement (au nom de la “préservation de la vie” ou du “refus de la xénophobie”) annoncent et exposent haut et fort leur indignité. Lors des précédentes pandémies, comme celle du VIH, la prophylaxie (Ensemble des méthodes qui permettent de protéger un individu ou une population contre la diffusion de certains maux épidémiques) était centrale pour maintenir des manières de se toucher et d’être en contact. La manière dont nous préservons des formes d’intimité, tout en étant conscients de la réalité du virus, sera un défi déterminant pour les cultures qui sortiront de leur isolement dans les mois à venir.
 
La biométrie à fleur de peau
Nos manières de nous relier aux autres participent directement de nos relations avec la ville, il en va ainsi depuis longtemps par le biais de couches artificielles de peaux et de prothèses (tels que nos vêtements et nos téléphones). Les points de contact biométriques sont un autre moyen pour la ville de décider qui va où, et aujourd’hui, certains se développent tandis que d’autres se ferment. Parmi les technologies biométriques, les thermomètres sont en plein essor mais les scanners d’empreintes digitales ont été mis à l’arrêt. La localisation des téléphones est en hausse, mais la reconnaissance faciale est en pause, car le port d’un masque en public a basculé du jour au lendemain d’un acte de défi à une précaution obligatoire.

Nouveaux masques
En parlant de masque, ils font partie des formes d’art les plus anciennes et les plus accomplies de l’humanité, mais en temps de peste ou de guerre, ils servent aussi de machines pour filtrer l’air et assurer une atmosphère artificielle vivable. Aujourd’hui, la pénurie de masques disponibles est un signal viscéral de fragilité systémique. À long terme, l’offre répondra à la demande et au désir de porter des masques lorsque nous nous aventurerons à nouveau dans l’espace public. Le but des masques ne sera pas seulement de nous distancer socialement des particules virales ambiantes, mais aussi de communiquer aux autres les termes de notre engagement personnel. Les masques sont et seront à la fois expressifs et fonctionnels ; ils assureront non seulement la filtration, mais signaleront également notre personnalité et communiqueront notre reconnaissance des risques de contagion et les avec les risques épidémiques et les capacités d’immunité communes.

Cascades trophiques (Qui est relatif à la nutrition d’un individu, d’un tissu vivant)

La prise de conscience de la réalité sociale épidémiologique s’étend à l’ensemble de la biosphère. Lorsque le code ARN du COVID-19 pirate nos cellules, il déclenche des conséquences à l’effet domino, altérant non seulement le mouvement des personnes, mais affectant les cycles planétaires d’énergie, de matérialisation, de dépenses et de déchets. C’est le principe écologique de la cascade trophique, par lequel l’agentivité d’une forme de vie met en mouvement des changements avec un effet de démulitplication. La conclusion à tirer n’est pas que l’interconnexion mondiale est une mauvaise (ou une bonne) idée, mais qu’elle est intrinsèque et va plus loin que ce qui en est perçu habituellement. Le métabolisme planétaire a été faussé par la libération exubérante de carbone et de chaleur. La constitution des alternatives nécessaires ne peut pas reposer sur une simple inversion de lever vers la bonne direction, comme la croissance par rapport à la décroissance. Notre réflexion et nos interventions doivent être basées sur une compréhension plus fine des interrelations cycliques et des économies physico-chimiques, des échelles d’infection virale à la circulation intercontinentale et réciproquement.

De nouveaux accords plus écologiques
Il est impossible pour toute personne sérieuse de ne pas établir de parallèles entre les réponses inadéquates des pouvoirs publics à la crise du coronavirus et au changement climatique. Là où devraient résider une planification et une gouvernance efficaces à l’échelle planétaire, il y a au contraire un vide criant. Les différents Green New Deals nationaux et régionaux impliquent tous un changement dans le rôle de la gouvernance. Au lieu de refléter uniquement la volonté générale, la gouvernance est désormais aussi la gestion directe des écosystèmes (incluant la société humaine). Cependant, cela ne va peut-être pas assez loin. L’absence d’une planification forte décourage l’investissement dans des infrastructures fondées sur des cycles de récupération à long terme des flux d’énergie et de matières. Un Green New Deal à l’échelle planétaire serait également fondé sur le lien douloureusement évident entre des systèmes de santé publique solides et la viabilité économique et écologique. Il renoncerait au nationalisme au profit de la coordination, mettrait en avant la recherche fondamentale et dissocierait le romantisme de la guerre des cultures de l’administration des écosystèmes. Alors que nous regardons tous nos applications de tableau de bord de la contagion, nous devrions examiner de plus près les simulations de modèles comme moyen de gouvernance écologique.

« De la géoingénierie au quotidien »
Ces plans devraient prendre comme point de départ la réalité intrinsèquement “artificielle” de notre condition planétaire. Le refus de s’engager et d’embrasser cette artificialité, au nom d’un retour à la “nature”, a conduit à un déni et une négligence catastrophiques. Des concepts tels que la “géoingénierie” devraient être redéfinis pour impliquer des effets de conception à l’échelle planétaire, et pas seulement des interventions technologiques spécifiques. Les régimes réglementaires tels qu’une taxe mondiale sur le carbone, ainsi que la conservation des puits de carbone naturels et de la biodiversité, sont également, de cette manière, des formes de “géoingénierie”. En même temps, le déploiement de nouvelles technologies à grande échelle n’est pas facultatif car la décarbonisation doit aller “au-delà de zéro”. Nous devons non seulement réduire radicalement les émissions de carbone, mais aussi soustraire et séquestrer les nombreux milliards de tonnes de carbone déjà présents dans l’atmosphère. Pourtant, les technologies à émissions négatives sont bannies de la plupart des Green New Deals proposés. L’environnementalisme dominant suivra la science, mais pas lorsqu’il contredit une technophobie profondément ancrée. Au contraire, le pragmatisme extrême est la voie vers une réelle créativité.

Mobilisation et mise en œuvre
Mais comment est-il possible de construire de telles choses ? Comment peut-on mettre en œuvre des interventions perturbatrices basées sur des modèles climatiques ? L’une des questions les plus clivantes et les plus décisives des années 2020 ne sera pas de savoir si, mais comment, des armées nationales et transnationales sont déployées pour la protection des biens communs écologiques, la surveillance de l’atténuation, la gestion préventive des terres et le développement de technologies d’intervention sur le climat. La notion est clairement inconfortable, mais quelles sont les alternatives réalistes qui renoncent à la mobilisation et à une application à grande échelle ? Est-il même possible que les changements fondamentaux de notre crise climatique ne soient défendus que par un consensus délibératif ? Même si c’est le cas, comment y parviendrait-il sans une mise en œuvre ultérieure à la même échelle que le problème ? Lors de la prochaine saison des incendies, des troupes internationales seront-elles envoyées pour protéger l’Amazonie ? Si ce n’est pas le cas, énumérons les raisons pour lesquelles ce n’est pas le cas et assurons-nous qu’elles sont toujours valables.

La revanche du réel
Et maintenant ? Ce moment devrait être un coup mortel pour la vague populiste de ces dernières années, mais le sera-t-il ? Le populisme méprise les experts et l’expertise, mais en ce moment, les gens veulent de la compétence. En ce moment, la prévoyance et l’efficacité technocratiques sèches, préparées, fiables, disponibles, adaptables et réactives semblent être la politique la plus idéaliste que l’on puisse imaginer. Pourtant, la capacité humaine à plier les faits aux récits qu’elle privilégie reste incroyable. La contagion mondiale et les réponses variées des différentes sociétés ont exposé les idéologies et les traditions comme étant inefficaces, frauduleuses et suicidaires. Ce qu’il faut, c’est moins un nouveau récit ou un nouvel art que l’acceptation de la manière dont l’intrusion rapide d’une réalité indifférente peut rendre futile toute résistance symbolique. Les conditions préexistantes exposées aujourd’hui clarifient la nécessité d’une géopolitique fondée non pas sur une tactique de dilemme du prisonnier qui s’autodétruit face aux risques communs, mais sur un plan délibéré de coordination de la planète que nous occupons et que nous faisons et refaisons à nouveau. Sinon, ce moment sera vraiment une urgence permanente.